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20 avril 2012 5 20 /04 /avril /2012 11:14

    Marina Tsvetaïeva 

 

Il en tomba combien dans cet abîme
Béant dans le lointain !
Et je disparaîtrai un jour sans rimes
Du globe, c’est certain.

Se figera tout ce qui fut, - qui chante
et lutte et brille et veut :
Et le vert de mes yeux et ma voix tendre
Et l’or de mes cheveux.

Et la vie sera là, son pain, son sel
Et l’oubli des journées.
Et tout sera comme si sous le ciel
Je n’avais pas été !

Moi qui changeais, comme un enfant, sa mine
- Méchante qu’un moment, –
Qui aimais l’heure où les bûches s’animent
Quand la cendre les prend,

Et le violoncelle et les cavalcades
Et le clocher sonnant…
– Moi, tellement vivante et véritable
Sur le sol caressant.

A tous – qu’importe. En rien je ne mesure,
Vous : miens et étrangers ?! –
Je vous demande une confiance sûre,
Je vous prie de m’aimer.

Et jour et nuit, voie orale ou écrite :
Pour mes « oui », « non » cinglants,
Du fait que si souvent – je suis trop triste,
Que je n’ai que vingt ans,

Du fait de mon pardon inévitable
Des offenses passées,
Pour toute ma tendresse incontenable
Et mon trop fier aspect,

Et la vitesse folle des temps forts,
Pour mon jeu, pour mon vrai…
– Ecoutez-moi ! – Il faut m’aimer encore
Du fait que je mourrai.

                                                  8 décembre 1913

Marina Tsvetaïeva, Tentatives de jalousie et autres poèmes, traduits du russe et présenté par Eve Malleret, La Découverte, 1986, p. 79.

 

e te vois aux yeux noirs, – séparation !
Élancée, – séparation ! – Solitaire, – séparation !
Avec un sourire étincelant comme un poignard, – séparation !
Tu ne me ressembles pas du tout, – séparation !

Tu ressembles à toutes les mères qui meurent jeunes,
Tu ressembles aussi à la mienne, – séparation !
Tu arranges de même ta voilette dans l’antichambre.
Tu es Anna au-dessus de Sérioja endormi, – séparation !

Parfois tu t’engouffres dans une maison en gitane
Aux yeux jaunes, – séparation ! en Moldave, – séparation !
Sans frapper, – séparation ! Comme un vent de maladie
Fait irruption dans nos veines – une fièvre – séparation !

Et tu brûles, et tu sonnes, et tu frappes, et tu siffles,
Et tu hurles, et tu tonnes et – en soie déchirée –
En loup gris, – séparation ! – qui n’épargne ni l’aïeul ni l’enfant, – séparation !
Hibou noir – séparation ! Jument des steppes, – séparation !
N’es-tu pas un fils de Razine – aux larges épaules, costaud et roux ?

Ne t’ai-je pas vue en fauteur de pogromes, – séparation ?
De pogromes, qui étripe bétail et édredons ?...
                       ______________________
Aujourd’hui tu t’appelles Marina, – séparation !

Ce poème est donné dans le livre de Véronique Lossky, Marina Tsvétaeva, un itinéraire poétique, Solin, 1987, p. 107

Ma journée est absurde non-sens
J'attends du pauvre une aumône,
Je donne au riche généreusement.

J'enfile dans l'aiguille un rayon,
Je confie ma clef au brigand
Et je farde mes joues de blanc.

Le pauvre ne me donne pas de pain,
Le riche ne prend pas mon argent,
Dans l'aiguille le rayon ne passe pas.

Il entre sans clef, le brigand,
Et la sotte pleure à seaux
Sur sa journée de non-sens.

29 juillet 1918 (traduction Véronique Lossky. Inédit) -

Cité in Véronique Lossky, Marina Tsvéatéva, Seghers 1990, collection Poètes

À AKHMATOVA

O muse des pleurs, la plus belle des muses !
Complice égarée de la nuit blanche où tu nais !
Tu fais passer sur la Russie ta sombre tourmente
Et ta plainte aiguë nous perce comme un trait.

Nous nous écartons en gémissant et ce Ah!
Par mille bouches te prête serment, Anna
Akhmatova ! Ton nom qui n'est qu'un long soupir
Tombe en cet immense abîme que rien ne nomme.

A fouler la terre que tu foules, à marcher
sous le même ciel, nous portons une couronne !
Et celui que tu blesses à mort dans ta course
Se couche immortel sur son lit de mort.

Ma ville résonne, les coupoles scintillent,
Un aveugle errant passe en louant le Sauveur...
Et moi je t'offre ma ville où les cloches sonnent,
Akhmatova, et je te donne aussi mon coeur.

Moscou, 19 juin 1916

Poème de Marina Tsvétaïeva traduit par Sophie Técoutoff in La Nouvelle Revue française, n° 268, avril 1975 et cité in Véronique Lossky, Marina Tsvéatéva, Seghers 1990, collection Poètes d'Aujourd'hui, p. 123.

 

Extraits du cycle Poèmes à Blok)

1
Ton nom - un oiseau dans la main,
Ton nom - sur la langue un glaçon.
Un seul mouvement de lèvres.
Quatre lettres.
La balle saisie au bond,
Dans la gorge un grelot d'argent.

Une pierre jetée dans l'étang
Sangloterait ainsi quand on t'appelle.
Dans le piaffement léger des sabots la nuit
Ton nom, son éclat, retentit.
Le chien du fusil qui claque à la tempe
Le dit.

Ton nom -
ah, impossible!
Ton nom - le baiser sur les yeux,
Sur le tendre froid des paupières.

Ton nom - le baiser sur la neige.
Gorgée d'eau bleue qui sourd, glaciale,
Avec ton nom - le sommeil est profond

15 avril 1916 (Christian Mouze, inédit)

Cité in Véronique Lossky, Marina Tsvetaïeva, Seghers 1990, collection Poètes d'Aujourd'hui, p

Voici – de nouveau – une fenêtre
Où – de nouveau – on ne dort pas.
On y boit du vin – peut-être -,
On n'y fait rien – peut-être - ,
Ou alors, tout simplement,

Deux mains ne peuvent se séparer.
Il y a dans chaque maison,
Ami, une fenêtre pareille.

Le cri des séparations, des rencontres –
Toi, fenêtre dans la nuit !
Des centaines de bougies – peut-être - ,
Trois bougies – peut-être… -
Pas cela, et pas de repos
Pour mon esprit.
Et cela – cette chose même –
Dans ma maison.

Prie, mon ami, pour la maison sans sommeil,
Pour la fenêtre éclairée !

23 décembre 1916

Marina Tsvétaïeva, L'offense lyrique, présentation et texte français de Henri Deluy, Fourbis 1992, p. 64.

CHEVEUX BLANCS

Ce sont les cendres d'un trésor –
Tant de pertes, tant d'offenses
Quel roc ne s'effrite et s'abat
Devant de telles cendres.

La colombe éclatante et nue
A nulle autre appariée.
La sagesse de Salomon
Sur toutes les vanités.

Redoutable blancheur, craie
D'un temps sans déclin.
Mais si le feu brûlait mes murs
Dieu se tenait à mon seuil!

Délivré de tous les fatras,
Maître des songes et des jours,
Flamme née de ce blanc précoce
L'esprit monte droit !

Non vous ne m'avez pas trahie,
Années, ni prise de revers!
En ces cheveux déjà blancs
C'est l'éternité qui l'emporte.
27 septembre 1922
(Traduction de Sylvie Técoutoff, dans Révizor, Suisse, décembre 1975).
Cité in Véronique Lossky, Marina Tsvéatéva, Seghers 1990, collection Poètes d'Aujourd'hui, p.

2

Parnasse, Sinaï ?
Non ! Simple colline à casernes
rien d’autre – feu ! Vas-y !
Bien qu’octobre et non mai, qu’y faire ?
Cette montagne-ci
M’était le paradis

3
Paradis sur la paume offert
- Qui s’y frotte, brûle entier ! –
La montagne avec ses ornières
Dévalait sous nos pieds.

Comme un titan avec ses pattes
De buisson et de houx,
La montagne agrippait nos basques
Et ordonnait : - debout !

Paradis – oh, nul b-a-ba,
-Courants d’air : d’air troués ! –
La montagne nous jetait bas
et attirait : - couché !

Comment ? C’était à n’y rien comprendre :
Propulsés, ébahis !
La montagne était consacrante
Et désignait : - ici…

Marina Tsvétaïeva, Le poème de la montagne, Le poème de la fin, traduit et présenté par Eve Malleret, L’age d’Homme, 1984, p. 12

ILS SONT LÀ


« Ils sont là, écrits dans la hâte,
Lourds d’amertume et de volupté.
Crucifiés entre l’amour et l’amour
L’instant, l’heure, le jour, l’année, le siècle.

Je l’entends, de par le monde - la tourmente,
Brillent à nouveau les lances des Amazones.
- Et moi, je serais incapable de tenir ma plume.
- Deux roses saignent mon cœur à blanc ! »

Moscou, 20 décembre 1915

 

 

    14 AOÛT 1918


Chaque poème ― un enfant de l'amour,
Un enfant éternel, démuni de tout,
Un premier-né ― posé près
De l'ornière, en plein vent.

L'enfer au cœur, l'auteur au cœur,
― Le paradis et la honte ― Qui
Est le père ? Un tzar, peut-être ?
Peut-être un tzar ― peut-être un voleur.

14 août 1918



Les poèmes poussent,
                                                      des étoiles,
                                                      des roses,
Et de la beauté
― inutiles pour la vie familiale.

Quant aux couronnes
                                                      et aux apothéoses ―
Une seule réponse
                                                      ― d'où cela me vient-il ?

Nous dormons ―
                                                      et puis, au travers des dalles de pierre,
L'hôte céleste
                                                      avec ses quatre pétales.

Ô monde, comprends !
                                                      Le chantre ― dans son sommeil ―
Découvre les lois de l'étoile
                                                      et la formule de la fleur ―.

14 août 1918

J'AIMERAIS VIVRE AVEC VOUS


« J’aimerais vivre avec Vous –
Dans une petite ville
Aux crépuscules éternels,
Aux éternelles cloches –
Avec la sonnerie délicate
D’une horloge ancienne – les gouttes du temps –
Dans une auberge de campagne.
Et le soir, quelquefois, d’une mansarde à l’autre –
Une flûte,
Et le flûtiste à la fenêtre.
Et de grandes tulipes aux fenêtres.
Vous ne m’aimeriez, peut-être, même pas. »


Marina Tsvétaïeva, Pour Akhmatova, in L’Offense lyrique & autres poèmes,
Editions Farrago/Editions Leo Scheer, 2004, page 119. Texte français : Henri Deluy.

 

 

 


CESSEZ DE M'AIMER


« N’oubliez pas : un seul cheveu de ma tête
M’est plus cher que toutes les têtes.
Allez-vous-en… ― vous aussi,
Et vous, ― et vous aussi.

Cessez de m’aimer, tous, cessez de m’aimer !
Ne me guettez plus, le matin !
Que je puisse sortir calmement
Et prendre l’air. »

6 mai 1915


Marina Tsvétaïeva, L’Offense lyrique & autres poèmes, Éditions Farrago/ Éditions Leo Scheer, 2004, page 51.

 

 

«Si vous ne m'oubliez-pas comme je vous oublie, c'est que vous ne m'avais

jamais subie comme je vous ai subi. Si vous ne m'oubliez pas absolument,

c'est qu'il n'y a rien d'absolu en vous, même l'indifférence. J'ai fini par

ne pas vous reconnaître; vous n'avez jamais cherché à me connaître» (Neuf

lettres, avec une dixième retenue, et une onzième reçue) Marina

 

 

MARS

 

Ô pleurs d'amour, fureur !

D'eux-mêmes — jaillissant !

Ô la Bohème en pleurs !

En Espagne : le sang !

Noir, ô mont qui étend

Son ombre au monde entier !

Au Créateur : grand temps

De rendre mon billet

Refus d'être. De suivre.

Asile des non-gens :

Je refuse d'y vivre

Avec les loups régents

Des rues — hurler : refuse.

Quant aux requins des plaines —

Non ! — Glisser : je refuse —

Le long des dos en chaîne.

Oreilles obstruées,

Et mes yeux voient confus.

À ton monde insensé

Je ne dis que : refus.

 

15 mars-11 mai 1939.

(traduction Eve Malleret)

 

D’où vient cette tendresse?

 

D’où vient cette tendresse ?

ce ne sont point les premières boucles

que j’ai doucement caressé et les lèvres que j’ai connues

sont plus sombres que les tiennes

 

Comme étoiles qui montent et s’abîment encore

(d’où vient cette tendresse ?)

tant et tant d’yeux se sont levés et se sont perdus

en face de mes yeux

 

Et jusqu’à ce moment aucun chant pareil

n’ai-je entendu dans les ténèbres de la nuit,

(d’où vient cette tendresse ?)

là des nervures même du chanteur.

 

(d’où vient cette tendresse ?)

et que dois-je en faire, jeune chanteur

rusé, simple passant ?

Tes cils sont aussi longs que ceux de n'importe qui

 

Adaptation personnelle

 

VERGER

 

Pour ce martyre,

Pour ce délire,

À ma vieillesse

Donne un verger. Pour ma vieillesse

Et ses détresses,

Pour mon labeur -

Années voûtées, Chiennes d'années,

Années-brûlures :

Donne un verger...

Et la fraîcheur

 

De sa verdure

À l'évadé :

Sans - voisinage,

Sans - nul visage !

 

Sans - nul railleur !

Sans - nul rôdeur !

 

Sans - œil voleur !

Sans - œil violeur

 

Sur le qui-vive

Sans puanteur !

Sans bruit de cour !

Sans âme vive !

Dis : assez souffert - tiens, voilà !

Prends ce verger - seul comme toi.

(Mais surtout, Toi, n'y reste pas !)

Prends ce verger - seul comme moi. De ce verger, fais-moi cadeau...

- Ce verger ? Ou bien - I'Ici-haut ?

Fais-m'en cadeau en fin de route -

Pour que mon âme soit absoute.

 

octobre 1934

(traduction Denise Yoccoz-Neugnot).

 

Sur une feuille vide et lisse

Les lieux, les noms, tous les indices,

Même les dates disparaissent.

Mon âme est née, où donc est-ce ?

Toute maison m'est étrangère,

Pour moi tous les temples sont vides,

Tout m'est égal, me désespère,

Sauf le sorbier d'un sol aride…

Ô larmes des obsèques,

Cris d'amour impuissants !

Dans les pleurs sont les Tchèques,

L'Espagne est dans le sang.

Comme elle est noire et grande,

La foule des malheurs !

Il est temps que je rende

Mon billet au Seigneur.

Dans ce Bedlam des monstres

Ma vie est inutile ;

À vivre je renonce

Parmi les loups des villes.

Hurlez, requins des plaines !

Je jette mon fardeau,

Refusant que m'entraîne

Ce grand courant des dos...

Voir... Non, je ne consens,

Écouter... Pas non plus ;

À ce monde dément

J'oppose mon refus !

 

(traduction Véronique Lossky)

 

Le coup étouffé sous les années de l'oubli,

Années de l'ignorance.

Le coup qui vous arrive comme un chant de femmes,

Comme un hennissement,

 

Comme passe un vieux mur le chant passionné -

Le coup qui vous arrive.

Le coup qu'étouffe le fourré silencieux

D'ignorance, d'oubli.

 

Vice de la mémoire - rien, ni yeux ni nez,

Rien, ni lèvres ni chair.

De tous les jours l'un sans l'autre, nuits l'un sans l'autre,

La terre d'alluvion.

 

Le coup étouffé, comme de vase couvert.

C'est ainsi que le lierre

Mange le cœur et transforme la vie en ruines...

- Couteau dans l'édredon!

 

...Le coton des fenêtres bouche les oreilles,

Comme l'autre, au-delà:

De neiges, d'années, de tonnes d'indifférence

Le coup est étouffé...

 

(traduction Elsa Triolet)

février 1935

 

Une fleur épinglée à la poitrine.

Je ne sais déjà plus qui l'a épinglée.

Inassouvie, ma soif de passion,

De tristesse et de mort.

 

Par le violoncelle et par les portes

Qui grincent, par les verres qui tintent

Et le cliquetis des éperons, par le signal

Des trains du soir,

 

Par le coup de fusil de chasse

Et par le grelot des troïkas -

Vous m'appelez, vous m'appelez,

Vous - que je n'aime pas !

 

Mais il est encore une joie :

J'attends celui qui, le premier,

Me comprendra, comme il le faut -

Et tirera à bout portant

 

(poème écrit le 22 octobre 1915 - L'offense lyrique, Présentation Henri Deluy - Éditions Fourbis)

 

La lettre

 

On ne guette pas les lettres

Ainsi - mais la lettre.

Un lambeau de chiffon

Autour d'un ruban

De colle. Dedans - un mot.

Et le bonheur. - C'est tout.

 

On ne guette pas le bonheur

Ainsi - mais la fin :

Un salut militaire

Et le plomb dans le sein -

Trois balles. Les yeux sont rouges.

Que cela. - C'est tout.

 

Pour le bonheur - je suis vieille !

Le vent a chassé les couleurs !

Plus que le carré de la cour

Et le noir des fusils...

 

Pour le sommeil de mort

Personne n'est trop vieux.

 

Que le carré de l'enveloppe

 

Traduction Pierre Leon et Eve Mallleret

poème extrait du recueil « Le ciel brûle (suivi de tentative de jalousie) » éditions poésie/Gallimard

 

Extrait du cycle Insomnie

 

J'aime embrasser
les mains, et j'aime
distribuer des noms,
les portes,
- toutes grandes - sur la nuit sombre

 

La tête entre les mains,
écouter un pas lourd
quelque part diminuer,
et le vent balancer
la forêt
en sommeil, sans sommeil.

 

Ah, nuit !
Quelque part des sources courent,
je glisse vers le sommeil.
Je dors presque.

Quelque part dans la nuit
Un homme se noie

(27 mai 1916, traduction Christian Riguet)

 

Ah les mains toutes les mains je les baise
les noms je les sème partout
Les portes, les portes immenses
je leur fait rendre gorges ouvertes
sur le sombre de la nuit

 

Un pas inquiétant et lourd
passe dans ma tête entre mes mains,
il s’en va ailleurs de plus en plus lointain,
le vent qui bascule la forêt
je l’entends
sommeil trouvé, sommeil perdu.

 

Ah la nuit !
Bien au loin des sources s’éparpillent,
je coule doucement vers le sommeil.
Presque dans le sommeil.
Bien au loin au fond de la nuit
Un homme se noie.

 

27 mai 1916 (Insomnie) Adaptation personnelle

 

Les yeux

 

Deux lueurs rouges — non, des miroirs !
Non, deux ennemis !
Deux cratères séraphins.
Deux cercles noirs

 

Carbonisés — fumant dans les miroirs
Glacés, sur les trottoirs,
Dans les salles infinies —
Deux cercles polaires.

 

Terrifiants ! Flammes et ténèbres !
Deux trous noirs.
C’est ainsi que les gamins insomniaques
Crient dans les hôpitaux : — Maman !

 

Peur et reproche, soupir et amen…
Le geste grandiose…
Sur les draps pétrifiés —
Deux gloires noires.

 

Alors sachez que les fleuves reviennent,
Que les pierres se souviennent !
Qu’encore encore ils se lèvent
Dans les rayons immenses —

 

Deux soleils, deux cratères,
— Non, deux diamants !
Les miroirs du gouffre souterrain :
Deux yeux de mort.

 

30 juin 1921. Traduction Pierrre Leon et Eve Mallleret

poème extrait du recueil « Le ciel brûle (suivi de tentative de jalousie) » éditions poésie/Gallimard

 

Mne nravitsya, chto vu bol'nu me mnoi...

 

Ah j’aime que vous soyez obsédé, mais pas par moi.
J’aime être ainsi malade, mais pas de vous.
Que jamais ou toujours la lourde et ronde terre
veuille venir s’échouer à vos pieds.
J’aime, s’il est permis que cela soit drôle
et tout perdre – et ce ne sont pas des jeux avec les mots
et j’aime demeurer silencieuse quand calmement vous en embrassez
d’autres en ma chère présence.

Vous ne m’avez pas prédit de brûler en enfer
parce que je ne vous embrasse pas vous,
mais quelqu’un d’autre .
encore et encore mon tendre nom, mon tendre
vous n’avez pas su dire si c’était jour ou nuit - en vain
Et que jamais dans la cathédrale du silence et pour toujours
l’on ne chante par - dessus nous halli -halleluya!


Merci pour tout cela, de tout mon cœur et de mes mains,
Vous m’aimez donc si fort – et jamais ne l’aviez su !
si fort, pour cette paix et ce repos autorisés pour moi en ses nuits
pour la rareté de vous voir aux couchants
pour ne pas pouvoir marcher côte à côte avec vous sous la lune
et pour ce soleil qui n’est pas toujours au-dessus de nous,
car vous êtes aussi malade de moi- hélas- mais loin de moi
Car je suis aussi malade de vous –hélas - mais loin de vous.
3 mai 1915

adaptation personnelle

Pour avoir une idée du travail sur la langue de Marina, un poème écrit par elle directement en français .

 

Neige, neige

Plus blanche que linge,

Femme lige

Du sort : blanche neige.

Sortilège !

Que suis-je et ou vais-je ?

Sortirai-je

Vif de cette terre

 

Neuve ? Neige,

Plus blanche que page

Neuve neige

Plus blanche que rage

Slave...

Rafale, rafale

Aux mille pétales,

Aux mille coupoles,

Rafale-la-Folle!

 

Toi une, toi foule,

Toi mille, toi râle,

Rafale-la-Saoule

Rafale-la-Pale

Débride, dételle,

Désole, détale,

À grands coups de pelle,

À grands coups de balle.

 

Cavale de flamme,

Fatale Mongole,

Rafale-la-Femme,

Rafale : raffole.

 

1923

(cité par Eveline Amoursky)

 

Enfin un hommage à ce traducteur immense qu'est Henri Abril qui aura su restituer la musique intérieure des vers de Marina

 

Tentative de jalousie (extraits)


Comment ça va auprès d'une autre?
Plus facile, non? - Coup de rame!
En peu de temps, telle une côte,
Le souvenir de moi s'éloigne,


De moi restée île flottante
(Le long du ciel - pas sur les eaux!)
Âmes, âmes! Non pas amantes
Mais sœurs - oui: vous! - serez plutôt.


Comment ça va près d'une simple
Femme? Sans vraies divinités?
Ayant jeté du trône-olympe
Votre reine (sans y rester),


Comment ça va - ça se démêle -
Ça se blottit? - Puis au lever?
Et le tribut de l'immortelle
Trivialité, dites, pauvret?


«Les convulsions et les syncopes -
Suffit! Je vais louer un toit.»
Comment ça va avec n'importe
Laquelle - vous, élu par moi?


La pitance - bien plus mangeable?
Mais si ça vous lasse, tant pis!
Comment va près d'un simulacre,
Vous - bafoueur du Sinaï!
……………
La nouveauté, il vous en reste
Au bazar? Las de magie mienne,
Comment va près d'une terrestre
Femme, qui n'a pas de sixième


Sens?
Allez: heureux, c'est bien sûr?
Non? Dans l'abîme au ras des mottes
Comment ça va, chéri? - Trop dur?
Dur comme pour moi près d'un autre?


19 novembre 1924
Traduit par Henri Abril

 

 

 

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