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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 10:31

Ossip Mandelstampermanente] Ossip Mandelstam (2)

 

Le miel doré coulait de la bouteille si lourdement, 
Si lentement que l'hôtesse put dire :  
Ici, dans la triste Tauride où le sort nous a jetés, 
Nous ne savons ce qu'est l'ennui - en regardant par-dessus son épaule. 
 
Partout l'office de Bacchus, comme s'il n'y avait au monde 
Que des gardes et des chiens - on va sans voir personne - 
Les jours tranquilles roulent comme de lourds tonneaux. 
Des voix au loin, dans une cabane - on ne comprend ni ne répond. 
 
Après le thé, nous sommes sortis dans l'immense jardin brun, 
Les sombres stores baissés aux fenêtres comme des cils. 
Passées les colonnes blanches, nous sommes allés voir la vigne 
Où les montagnes endormies se couvrent de verre aérien. 
 
J'ai dit : la vigne est pareille à une bataille d'autrefois 
Où des cavaliers crépus s'affrontent en ordre bouclé. 
Depuis la Tauride caillouteuse l'art de l'Hellade - et voici 
Des hectares dorés les nobles rangées sous la rouille. 
 
Oh ! dans la chambre blanche, le silence comme un rouet.  
Cela sent le vinaigre, la peinture, le vin frais de la cave. 
Te souviens-tu, dans la demeure grecque : l'épouse aimée de tous 
- Non pas Hélène, l'autre - tout ce temps qu'elle a brodé ? 
 
Toison d'or, où donc es-tu, Toison d'or ? 
Pendant tout le trajet les lourdes vagues ont grondé 
Et, quitté le vaisseau lassant sa toile sur les mers, 
Ulysse est revenu, plein d'espace et de temps. 
 
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet, p 36 de Simple promesse (La Dogana, deux éditions, 1994 et 2012) 
 

 
                                                          Le 1 janvier 1924 
 
Le temps - celui qui sur sa tempe meurtrie l'embrassa, 
Avec une tendresse filiale ensuite 
Il se souviendra que le temps, pour dormir, s'est couché 
Sous la fenêtre dans l'amoncellement du blé. 
Le siècle - celui qui en a soulevé les paupières malades 
(Deux pommes somnolentes, lourdes) 
Entend la rumeur, l'incessante, depuis que grondèrent 
Les fleuves des temps mensongers, sourds,  
 
Il a deux pommes somnolentes, le souverain-siècle, 
Et une belle bouche d'argile,  
Mais sur la main languide de fils vieillissant 
Il se penche, agonise. 
Je sais : le souffle de vie s'use chaque jour,  
Encore un - et ils interrompent 
Le chant simple qui parle des offenses d'argile, 
Et les bouches, ils y coulent de l'étain. 
 
Ô la vie argileuse ! Ô l'agonie du siècle ! 
Celui-là seul, je le crains, te comprend, 
En qui habite le sourire impuissant de l'homme 
Qui s'est perdu à lui-même. 
 
Quelle douleur - chercher la parole perdue, 
Relever ces paupières douloureuses 
Et, la chaux dans le sang, rassembler pour les tribus 
Étrangères l'herbe des nuits. 
 
Siècle. La couche de chaux dans le sang du fils malade 
Durcit. Moscou sommeille, une huche de bois. 
Et aucun lieu où fuir le souverain siècle ... 
La neige a une odeur de pomme, comme jadis. 
J'ai envie de fuir loin de mon seuil. 
Mais où ? La rue est sombre 
Et, comme du sel répandu sur les pavés, 
Ma conscience, étalée devant moi, blanchit. 
 
Par les ruelles, entre les taudis, sous le rebord des toits, 
J'avance, sans aller loin, tant bien que mal, 
Caché, banal voyageur, dans ma fourrure de courant d'air, 
Longtemps je m'efforce d'agrafer la couverture. 
Défile une rue, une autre encore, 
Craque comme une pomme le bruit gelé des traîneaux, 
Et le nœud, trop serré, résiste, 
Sans cesse échappe de mes mains. 
 
Avec tout un chargement de quincaillerie, de ferraille, 
La nuit d'hiver gronde dans les rues de Moscou. 
Cogne à coups de poissons gelés, jaillit avec la vapeur 
Des maisons de thé roses - on dirait l'écaille d'un gardon. 
Moscou - une fois de plus Moscou : "Je te salue". 
Je lui dis : "Pardonne, il n'y a plus de mal. 
Comme autrefois, je les accepte pour frères. 
Cette morsure du gel, ce verdict du brochet." 
Flamme sur la neige, la framboise de l'apothicairerie, 
Quelque part crépite l'underwood ;  
Le dos du cocher, presque une archine de neige :  
Quoi de plus ? On ne te touchera pas, te tuera pas. 
La beauté de l'hiver, dans les étoiles un ciel de chèvre 
S'est répandu, son lait brûle. 
Et contre les patins gelés la couverture frotte 
Sa crinière de cheval et siffle. 
 
Mais les venelles boucanées au pétrole 
Ont avalé neige, framboise, glace, 
Pour eux tout pèle, rappelle la sonatine des Soviets,  
Les fait se souvenir de l'année vingt. 
Est-il possible qu'à l'ignoble médisance je livre 
- Il a encore son odeur de pomme, le gel - 
Cet étrange serment que je fis au quatrième était, 
Lourdes promesses jurées jusqu'aux larmes ? 
 
Qui d'autre vas-tu tuer ? Qui d'autre rendre illustre ? 
Des mensonges, lequel inventeras-tu ? 
Ce cartilage de l'underwood : plus vite arrache la touche - 
Et tu trouveras la mince arête du brochet ; 
La couche de chaux dans le sang du fils malade 
Se dissipe, et de bonheur le rire gicle ... 
Mais les machines à écrire - leur sonatine simple 
Est l'ombre seulement de ces puissantes sonates. 
 
                                                          1924 
 
Ossip Mandelstam, traduction de Jean-Claude Schneider. , pages 62-65 de Simple promesse (éditions La Dogana). 
 

 
A mes lèvres je porte ces verdures, 
Ce gluant jurement de feuilles,  
Cette terre parjure, mère 
Des perce-neige, des érables, des chênes. 
 
Vois comme je deviens aveugle et fort 
De me soumettre aux modestes racines,  
Et n'est-ce pas trop de splendeur 
Aux yeux que ce parc fulminant ? 
 
Les crapauds, telles des billes de mercure, 
Forment un globe de leurs voix nouées, 
Les rameaux se changent en branches  
Et la buée en chimère de lait. 
 
                                                          30 avril 1937, Voronèje. 
 
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet, page 141 de Simple promesse (éditions La Dogana) 
 

 
Je ne suis pas encore mort, encore seul, 
Tant qu'avec ma compagne mendiante 
Je profite de la majesté des plaines, 
De la brume, des tempêtes de neige, de la faim. 
 
Dans la beauté, dans le faste de la misère, 
Je vis seul, tranquille et consolé, 
Ces jours et ces nuits sont bénis 
Et le travail mélodieux est sans péché. 
 
Malheureux celui qu'un aboiement effraie 
Comme son ombre et que le vent fauche, 
Et misérable celui qui, à demi mort, 
Demande à son ombre l'aumône. 
 
                                                          Janvier 1937, Voronèje. 
 
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet. Page 121 de Simple promesse (éditionsLa Dogana). 
 
[choix d'Alain Paire).] 
 
voir aussi ces autres poèmes publiés hier dans l’anthologie permanente de Poezibao et cet article d’Alain Paire sur "Philippe Jaccottet, lecteur et traducteur d’Ossip Mandelstam". 
 
Mandelstam dans Poezibao : 
biobibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, extrait 5

Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 18 avril 2012 à 10h30 dans Anthologie permanente | Lien permanent

mardi 17 avril 2012

[anthologie permanente] Ossip Mandelstam

 

Non, ce n'est pas la migraine, mais donne-moi le bâton de menthol, 
Ni les langueurs de l'art, ni les couleurs de l'espace joyeux ... 
 
Ma vie a commencé dans l'auge humide de grasseyantes paroles, 
Elle a continué en tendre soie de lampes à pétrole. 
 
Puis quelque part dans la datcha, dans le livre chagrin du bois, 
Elle a pris feu dieu sait pourquoi, en énorme incendie lilas. 
 
Non, ce n'est pas la migraine, mais donne-moi le bâton de menthol,  
Ni les langueurs de l'art, ni les couloirs de l'espace joyeux ... 
 
À travers des verres de couleur, ensuite, j'entrevois péniblement :  
Une terre comme calvitie rousse, un ciel comme massue menaçant ... 
 
Plus loin encore cela m'échappe, plus loin c'est comme en guenilles, 
Une vague odeur de résine et comme d'huile de baleine rancie ... 
 
Non, ce n'est pas la migraine, mais le froid de l'espace asexué,  
Le cri de la gaze qu'on déchire, le roucoulis de la guitare phénolée ... 
 
                                                   23 avril - juillet 1935, Voronèje 
 
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet, page 112 de Simple promesse, (éditions La Dogana).  
 

 
L'homme qui trouve un fer à cheval 
 
Regardant la forêt nous disons : 
Voici la futaie à vaisseaux et mâtures, 
Les pins roses, 
Jusqu'à la cime dépouillée de leur fardeau floconneux, 
Bien dignes de grincer dans la tempête, 
En arbres solitaires, 
Dans un air furieux, déboisé ; 
Rivés au pont dansant du navire, 
Ils garderont leur aplomb sous les talonnades salées du vent. 
 
Et le navigateur 
Dans sa soif débridée d'espace, 
Traînant par les cahots humides son frêle instrument de géomètre, 
Confrontera à l'attirance du giron de la terre 
La surface rêche des mers. 
 
Et nous, humant l'odeur 
Des larmes résineuses qui suintent à la coque du navire, 
Admirant ces planches 
Rivetées, composées en étanches cloisons 
Non par le charpentier de Bethléem mais par l'autre 
- père des voyages et ami du marin -  
Nous disons :  
Ils ont eux aussi connu la terre 
mal commode comme l'échine d'un âne ; 
Alors, de toutes leurs cimes, ils oubliaient leurs racines, 
Sur quelque illustre cordillère 
Et bruissaient dans l'averse fade, 
Proposant vainement au ciel d'échanger contre une pincée de sel 
Leur noble fardeau. 
 
Par où commencer ? 
Tout craque et tout tangue. 
L'air frémit de comparaisons. 
Nul mot qui n'en vaille un autre, 
La terre gronde de métaphores 
Et les agiles carrioles, 
Attelées à des nuées voyantes d'oiseaux épaissies par leur effort, 
S'émiettent 
A vouloir rivaliser avec les favoris hennissants de l'antique hippodrome. 
 
Heureux trois fois qui dans le chant fera entrer un nom ; 
Parée d'un nom sa chanson 
Vit plus longuement parmi ses compagnes, 
Reconnaissable au bandeau de son front 
Qui la préserve de la folie, de tout parfum entêtant, 
De l'approche du mâle 
Comme de la senteur laineuse d'une bête puissante 
Ou de l'odeur du thym écrasé entre deux paumes. 
Parfois l'air est obscur comme l'eau et toute vie y nage, poisson 
Écartant des nageoires la sphère 
Compacte et souple, à peine tiédie - 
Cristal où se meuvent des roues et des chevaux s'effarouchent, 
Humide terreau de Nérée, chaque nuit relabouré 
A renfort de fourches et de tridents et de houes et de charrues. 
L'air est pétri d'une pâte aussi dense que la terre - 
On n'en peut pas sortir et il est dur d'y entrer. 
Un frisson parcourt les arbres comme un battoir vert ;  
Les enfants jouent aux osselets avec des vertèbres d'animaux morts. 
Le comput de notre ère touche à sa fin. 
Merci pour ce qui fut : 
Moi le premier je me suis trompé, j'ai perdu le fil et le compte. 
Notre ère tintait comme une boule d'or, 
Creuse, lisse, que nul ne soutenait, 
Et répondait au moindre attouchement par "oui" et "non". 
C'est ainsi qu'un enfant vous répond :  
"Je te donnerai" ou "je ne te donnerai pas cette pomme" 
Et son visage est l'empreinte fidèle de la voix qui prononce ces mots. 
 
Le son vibre encore quand la cause du son a disparu. 
Le cheval gît dans la poussière, il hennit, couvert d'écume, 
Mais la torsion violente de son cou 
Garde mémoire de la course aux foulées gaspillées, 
Lorsqu'il avait non pas quatre membres 
Mais autant qu'il y a de pierres sur la route, 
Quadruplement relayées 
A chaque rebond sur la terre de son amble brûlant. 
Ainsi l'homme qui trouve un fer à cheval 
Souffle pour en chasser la poussière 
Et le frotte avec de la laine jusqu'à le faire briller 
Ensuite 
Il l'accroche à sa porte 
Pour lui donner du repos 
Et ce fer n'arrachera plus d'étincelles au silex. 
Les lèvres d'hommes 
qui n'ont plus rien à dire, 
Gardent l'image du dernier mot proféré, 
Comme, dans notre main, demeure le sentiment d'un poids 
Alors que la cruche s'est à demi vidée sur le chemin de la maison. 
Ce n'est pas moi qui dis ce que je dis là, 
Ce sont des mots extraits de la terre comme des grains 
d'un froment pétrifié. 
 
Certains sur des monnaies figurent un lion, 
D'autres une tête ; 
Cuivre ou bronze, ces pastilles 
Ont même honneur dans la terre où elles gisent. 
Le siècle, à vouloir les éprouver, y a imprimé ses dents. 
Le temps me rogne comme une pièce de monnaie 
Et je me fais à moi-même défaut. 
 
                                                   1923 Moscou 
 
Ossip Mandelstam, traduction de Louis Martinez, pages 54 / 57 de Simple promesse, (éditions La Dogana).  
 

 
Sur la terre vide clochant malgré elle 
D'une démarche irrégulière et douce, 
Elle va, devançant un petit peu 
Sa rapide compagne et l'ami plus âgé à peine. 
Ce qui l'entraîne est la légère entrave 
De cette infirmité qui vivifie,  
Et l'on dirait que voudrait s'attarder 
Dans sa démarche le soupçon lucide 
Que cette journée de temps printanier 
Nous est l'aïeule de la voûte du tombeau 
Et que tout commence éternellement. 
 
Il est des femmes proches de la terre humide. 
Et chacun de leurs pas est un sanglot sourd. 
Leur vocation est d'escorter les morts 
Et, les premières, d'accueillir les ressuscités. 
C'est un crime d'en exiger de la tendresse. 
Au-dessus de nos forces de nous en séparer.  
Ange aujourd'hui, demain ver du tombeau, 
Après-demain -  simple contour, à peine.  
Ce qui fut notre pas sera hors de portée, 
Les fleurs seront immortelles. Le ciel d'un seul tenant. 
Et ce qui adviendra : simple promesse. 
 
                                                   4 mai 1937, Voronèje. 
 
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet, page 143 de Simple promesse, (éditions La Dogana).  
 

 
Je me suis lavé, de nuit, dans la cour, 
Le ciel brillait d'étoiles grossières. 
Leur lueur est comme du sel sur la hache,  
Le tonneau, plein jusqu'au bord, refroidit. 
 
Le verrou est tiré sur le portail 
Et la terre, en conscience, est rude. 
De trame plus pure que la vérité 
De cette toile fraîche, on n'en trouvera pas. 
 
Dans le tonneau, l'étoile fond comme du sel 
Et l'eau glacée se fait plus noire,  
Plus pure la mort, plus salé le malheur, 
Et la terre plus vraie et redoutable. 
 
                                                   1921 
 
Ossip Mandelstam, traduction de Philippe Jaccottet, page 47 de Simple promesse, édition La Dogana

V
Emmaillote ta main dans un foulard
Et sans craindre les épines de celluloïd
Dans le diadème des roses sauvages
Plonge-le jusqu’au craquement sec.
Point de ciseaux pour l’églantine !
Prends garde cependant, un rien la défeuille –
Copeaux de rose – mousseline – pétales de Salomon,
Sauvageonne impropre au sorbet, sans essence, sans parfum


XII
Azur et argile, argile et azur,
Que te faut-il de plus ? Pareil au shah myope
Qui scrute sa bague turquoise, plisse plutôt les yeux
Pour mieux voir le livre des argiles sonores,
La terre écrite, le livre séreux, l’argile bien-aimée
Qui nous tourmente comme la musique et comme le mot

Tiflis, 16 octobre-5 novembre 1930.


Ossip Mandelstam, « Arménie », traduction de Jean-Baptiste Para, revue Europe, n° 962/963 de juin/juillet 2009, p. 100.

 

Cahiers de Voronej (extraits)

 

Me dépouillant des mers, de la course, de l’envol,
et donnant à mon pied socle de terre violente,
qu’avez-vous gagné ? Éblouissant calcul :
le frémissement des lèvres vous n’avez pu le prendre.
                                                                 (mai 1935)

 

 

Ce cher levain du monde –
sons, larmes, labeurs –
les accents pluvieux
des malheurs qui commencent à bouillir
et les pertes phonétiques,
d’om, de quel minerai, les retirer ?

Première fois que dans  la mendiante
mémoire tu pressens ces fosses
aveugles, pleines d’une eau cuivreuse –
et sur leurs traces tu marches,
de toi dégoûté, de toi inconnu –
à la fois l’aveugle et son guide
                                          (janvier 1937)


Ossip Mandelstam, extraits des Cahiers de Voronej, traduits du russe par Jean-Claude Schneider, in revue Rehauts, n° 24,pp. 62 et 69

Schubert sur l’eau, Mozart et son chant d’oiseau
Et Goethe sifflotant sur le chemin qui tourne
Et Hamlet méditant à pas effarouchés
Se fiaient à la foule et écoutaient son sang.
Le murmure, peut-être, est plus vieux que les lèvres
Des feuilles tournoyaient dans un vide sans arbres
Et ceux à qui nous offrons de savoir
Dès avant tout savoir avaient acquis leurs traits.

 

Janvier 1934, Moscou

Je me suis lavé, de nuit, dans la cour,
Le soleil brillait d’étoiles grossières.
Leur lueur est comme du sel sur la hache,
Le tonneau, plein jusqu’au bord, refroidit.

Le verrou est tiré sur le portail
Et la terre, en conscience, est rude.
De trame plus pure que la vérité
De cette toile fraîche, on n’en trouvera pas.

Dans le tonneau, l’étoile fond comme du sel
Et l’eau glacée se fait plus noire,
Plus pure la mort, plus salé le malheur,
Et la terre plus vraie et redoutable.

 

[1921]

 

Ossip Mandelstam, Tristia, dans Simple promesse (Choix de poèmes, 1908-1937), traduits du russe par Philippe Jaccottet, Louis Martinez, Jean-Claude Schneider, La Dogana, 1994, p. 47

Le piéton

Face aux hauteurs et face à leur mystère
Je sens toujours un invincible effroi;
J’aime l’hirondelle élancée dans l’air
Et le clocher dont le vol se déploie.

Et pareil au piéton d’autrefois,
Sur la passerelle de l’abîme grand ouvert
J’écoute la neige qui roule et croît,
Et l’éternité sonne à l’horloge de pierre.

Hélas ! je ne suis pas ce voyageur
Qui apparaît sur les feuilles déteintes,
Et la tristesse en moi chante sans feinte.

Non, l’avalanche en montagne n’est pas un leurre,
Et au son des cloches toute mon âme s’ouvre…
Mais la musique ne peut pas sauver du gouffre !

Ossip Mandelstam, (La) Pierre, les premières poésies, (1906-1915), Circé 2003, p.

 

Choix de textes

 

Là où il n’est rien de moi,

vers là voler, non vu,

là où le rayon va, aller :

c'est là que me pousse mon esprit !

 

Toi: ici en cercle illumine -

un autre bonheur n’est pas -

Et apprends de l’étoile,

ce que la lumière signifie et veut dire.

 

Elle est lumière, le rayon,

pour cette unique raison:

un murmure, un babil

donna force et donna ardeur.

 

1937

traduit à partir de la traduction en allemand de Paul Celan

 

À mes lèvres je porte ces verdures,

Ce gluant jugement de feuilles,

Cette terre parjure, mère

Des perce-neige, des érables, des chênes.

 

Vois comme je deviens aveugle et fort

De me soumettre aux modestes racines,

Et n'est-ce pas trop de splendeur

Aux yeux que ce parc fulminant?

 

Les crapauds, telles des billes de mercure,

Forment un globe de leurs voix nouées,

Les rameaux se changent en branches

Et la buée en chimère de lait.

 

30 avril 1937

Traduit par Philippe Jaccottet

 

Armé de la vision des guêpes étroites

Qui sucent l'axe de la terre, l'axe de la terre,

Je pressens tout ce qu'il m'a fallu connaître,

Je m'en souviens par cœur et vainement.

 

Et je ne dessine pas, ne chante pas,

Ne guide pas l'archet à la voix noire:

Je me contente de boire la vie et j'aime

À envier les guêpes fortes et rusées.

 

Oh, qu'un jour vienne, n'importe quand,

Où la piqûre de l'air et la chaleur de l'été

M'obligent, une fois franchis soleil et mort,

À entendre l'axe de la terre, l'axe de la terre.

 

8 février 1937

Traduit par Jean-Claude Schneider

 

Distiques sur Staline

 

Nous vivons sans sentir sous nos pieds de pays,

Et l'on ne parle plus que dans un chuchotis,

Si jamais l'on rencontre l'ombre d'un bavard

On parle du Kremlin et du fier montagnard,

Il a les doigts épais et gras comme des vers

Et des mots d'un quintal précis: ce sont des fers!

Quand sa moustache rit, on dirait des cafards,

Ses grosses bottes sont pareilles à des phares.

Les chefs grouillent autour de lui, la nuque frêle.

Lui, parmi ces nabots, se joue de tant de zèle.

L'un siffle, un autre miaule, un autre encore geint...

Lui seul pointe l'index, lui seul tape du poing.

Il forge des chaînes, décret après décret!

Dans les yeux, dans le front, le ventre et le portrait.

 

De tout supplice sa lippe se régale.

Le Géorgien a le torse martial.

 

Novembre 1933 (Tristia et autres poèmes).

 

Dans ce janvier que faire de moi-même ?

La ville ouverte et folle se raccroche à nous.

Serais-je ivre de tant de portes qui se ferment?

J'ai envie de beugler face à tous les verrous!

 

Et les grègues de ces aboyeuses ruelles,

Et les greniers des rues tordues sans fin,

Et les gouspins venant à tire-d'aile

Se cacher et surgir dans les coins et recoins!

 

Je glisse dans les creux, dans l'ombre aux cent verrues,

Pour aller jusqu'à la pompe gelée,

Je trébuche en mâchant l'air mort et vermoulu

Tandis que s'éparpillent les freux enfiévrés

.

Et à leur suite je m'exclame et crie soudain

Dans cette glaciale caisse de bois:

« Un lecteur! des conseils! un médecin!

Sur l'escalier d'épines parlez, parlez-moi! »

 

Janvier/février 1937

Traduit par Henri Abril

 

Je ne suis pas encore mort, encore seul,

Tant qu'avec ma compagne mendiante

profite de la majesté des plaines,

De la brume, des tempêtes de neige, de la faim.

 

Dans la beauté, dans le faste de la misère,

Je vis seul, tranquille et consolé,

Ces jours et ces nuits sont bénis

le travail mélodieux est sans péché.

 

Malheureux celui qu'un aboiement effraie

Comme son ombre et que le vent fauche,

Et misérable celui qui, à demi mort,

Demande à son ombre l'aumône.

 

13-16 janvier 1937 Deuxième cahier de Voronej

Traduit par Philippe Jaccottet

 

Pour montrer les ambiguïtés inévitables de la traduction voici une deuxième tentative de traduction du même poème, irradiante et tout à fait autre:

 

La mendiante

 

Tu n'es pas mort encore, tu n'es pas seul encore,

Tant que pour toi, pour toi et ton amie-mendiante,

Tu vis la majesté des plaines, l'immensité,

Tu vis la faim, la brume et les tempêtes de neige.

Fastueuse la pauvreté, grandiose la misère,

Tu vis seul, paisiblement et sereinement,

Tous ces jours et ces nuits entre tous sont bénis,

Et, le mélodieux labeur, si innocent.

Mais, malheureux celui qu'un aboiement effraie

Comme son ombre, et que le vent de l'hiver, fauche,

Et, misérable celui qui à peine vivant

Demande à son ombre, un peu de charité.

 

Pourquoi mon âme est si sonore ?
Pourquoi si peu de mots charmants ?
Le rythme passe en coup de vent,
S'évanouit en météore.


Il lève les papiers légers
Dans un nuage de poussière
Puis, sans retour passe, éphémère
Ou bien revient, mais tout changé.


Pareil au vent du large, Orphée
S'éloigne au pays de la mer ...
Je berce une terre de fées
Où le "moi" s'oublie et se perd.


Au fond d'une forêt de fable,
Je trouve une grotte d'azur ...
Est-ce un jeu ? Suis-je véritable
Et mortel ? Est-ce vraiment sûr ?


1911

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J'écoute une musique intense,
A mes yeux s'ouvre l'Infini.
Le vol des oiseaux de minuit
Traverse en planant le silence ...


Simple comme le ciel uni,
Et pauvre comme la nature,
Ma liberté m'est plus obscure
Que la voix des oiseaux de nuit.


Là-haut, blafard dans les étoiles,
Brille un croissant blême et languide;
Oui, je le fais mien, ô Grand Vide,
Ton univers étrange et pâle !

1911

 

 


Pour la gloire à venir, la gloire héréditaire,
La haute lignée des humains,
J'aurai perdu ma coupe à la table des pères,
La gaieté, l'honneur, tout enfin ...


Le siècle, loup-cervier, bondit sur mes épaules ...
Ô siècle, je ne suis point loup et je t'en prie,
Comme on fourre un bonnet dans une manche molle,
Mets-moi sous ta pelisse au chaud en Sibérie.


Cache à mes yeux la boue aux lâchetés cruelles,
Ainsi que cette roue aux sanglants ossements,
Pour que je voie, en leur splendeur originelle,
Les chiens bleus consteller l'immense firmament.


Emporte-moi là-bas où coule l'Iénisséi,
Où vers l'étoile d'or un haut sapin s'allonge,
Car je n'ai pas la peau d'un loup et je ne sais
Sans déformer ma bouche énoncer des mensonges.



(Dernier poème rapporté en Europe occidentale par une amie)

Anthologie de la poésie russe, traduction Katia Granoff

 

La poésie de Mandelstam s'est faite politique, ainsi dans ces lignes qui lui valurent les camps et la mort:

Nous vivons sans sentir sous nos pieds de pays,
Et l'on ne parle plus que dans un chuchotis,
Si jamais l'on rencontre l'ombre d'un bavard
On parle du Kremlin et du fier montagnard,
Il a les doigts épais et gras comme des vers
Et des mots d'un quintal précis: ce sont des fers!
Quand sa moustache rit, on dirait des cafards,
Ses grosses bottes sont pareilles à des phares.
Les chefs grouillent autour de lui, la nuque frêle.
Lui, parmi ces nabots, se joue de tant de zèle.
L'un siffle, un autre miaule, un autre encore geint...
Lui seul pointe l'index, lui seul tape du poing.
Il forge des chaînes, décret après décret!
Dans les yeux, dans le front, le ventre et le portrait.

De tout supplice sa lippe se régale.
Le Géorgien a le torse martial.

 

mendiante



Tu n'es pas mort encore, tu n'es pas seul encore,

Tant que pour toi, pour toi et ton amie-mendiante,

Tu vis la majesté des plaines, l'immensité,

Tu vis la faim, la brume et les tempêtes de neige.

Fastueuse la pauvreté, grandiose la misère,

Tu vis seul, paisiblement et sereinement,

Tous ces jours et ces nuits entre tous sont bénis,

Et, le mélodieux labeur, si innocent.

Mais, malheureux celui qu'un aboiement effraie

Comme son ombre, et que le vent de l'hiver, fauche,

Et, misérable celui qui à peine vivant

Demande à son ombre, un peu de charité.



Traduit par Serge Venturini

 

 

    "En me privant des mers, de l'élan, de l'envol,
Pour donner à mon pied l'appui forcé du sol,
Quel brillant résultat avez-vous obtenu:
Vous ne m'avez pas pris ces lèvres qui remuent."
Ossip Mandelstam



"Un homme meurt. Le sable chaud se refroidit,
Et sur une civière noir le soleil d'hier est porté.

Dire ton nom est plus dur que soulever une pierre.
Il ne me reste qu'un seul souci sur terre,
Un souci d'or: porter le poids du temps."
Ossip Mandelstam



"Ma fatigue de vivre est mortelle
Et je ne veux plus rien de la vie,
Mais j'aime cette terre meurtrie
Car je n'en connais pas d'autre."
Ossip Mandelstam

L'épigramme que Staline fit payer à Mandelstam

“Nous vivons sourds à la terre sous nos pieds/ A dix pas personne ne discerne nos paroles.

On entend seulement le montagnard du Kremlin,/ Le bourreau et l’assassin de moujiks.

Ses doigts sont gras comme des vers,/ Des mots de plomb tombent de ses lèvres.

Sa moustache de cafard nargue,/ Et la peau de ses bottes luit.

Autour, une cohue de chefs aux cous de poulet,/ Les sous-hommes zélés dont il joue.

Ils hennissent, miaulent, gémissent,/ Lui seul tempête et désigne.

Comme des fers à cheval, il forge ses décrets,/ Qu’il jette à la tête, à l’oeil, à l’aine.

Chaque mise à mort est une fête,/ Et vaste est l’appétit de l’Ossète.”

 

Staline

Et une autre traduction de l’épigramme …

“Nous vivons, sourds au pays en dessous de nous,
Dix marches plus bas personne n’entend nos paroles,
Mais si nous tentons la moindre conversation
Le montagnard du Kremlin y prend part.

Ces doigts sont comme des vers
et ses mots ont le poids lourd de la vérité
Il rit au travers de son épaisse et broussailleuse moustache
et le cirage brille au sommet de ses bottes

Autour de lui, un tas de chefs minces de cou
Les sous-hommes zélés dont il joue et se joue,
Tel siffle, tel miaule, geint ou ronchonne,
Lui seul frappe du poing, tutoie et tonne,
En forgeant, tels des fers à cheval, ses décrets :

Qui à l’aine, qui au front, qui au sourcil, qui à l’oeil
Chaque tuerie est douce comme la confiture de baies
Pour l’Ossète arrogant à la vaste poitrine.

 

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