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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 17:40

Jacques Réda 


POUR UN VERGER 
 
Poème : le seul lieu comparable à ce trouble 
Heureux qui ressaisit, le soir, près d'un verger, 
Ifs et roses, l'espoir souvent déchiré, double 
Lumière qui s'éloigne et veut nous héberger.  
Infaillible refuge, et pourtant illusoire : 
Pentes au loin plus délicates qu'un bleuet, 
Pures voix des enfants dans l'air lavé d'histoire, 
Et le mot "mort" comme un oiseau soudain muet 
Jugeant du recoin sombre où rien n'en fait accroire 
A la nuit qui sourd et déjà, dans la clarté,  
Crachait son encre sur la page dérisoire – 
Cris en bas, soubresauts du jour décapité. 
Or nier l'ombre affaiblirait cette lumière 
Timide qui résiste et semble sur nos mains 
Trembler tel un reflet d'étoile dans l'ornière. 
Elle appelle. Comme une voix sur ces chemins 
Troués de mots qui n'ont pas pu la garder prisonnière.  
 
Jacques Réda, Premier livre des Reconnaissances. Fata Morgana 1985, p. 33. 

 

 

 

 

 

Je crois comprendre que, voici plusieurs millions d'années,
   Soit bien avant que la nôtre apparût,
Beaucoup d'espèces aujourd'hui toujours déterminées
   Proliféraient, et qui n'ont pas décru.

Des moustiques et des fourmis restés confits dans l'ambre
   En sont la preuve. Et leur race, dit-on,
Va durer quand, de nos efforts, ne resteront que cendre,
   Énigmes de granit ou de béton,

Carcasses de métal, monceaux de papier, de plastique
   Sur la planète où le Vieil Océan
Malade bercera de son roulis automatique
   L'épave de quelque dernier géant

Navire insubmersible avec passagers, équipage,
   Os grelottants, tout avenir vomi.
De notre épisode, le vent aura tourné la page
   Et soufflera sans troubler la fourmi.

Douces mains, chers beaux yeux, sourires, soupirs d'aise,
   Amours aux irréfutables instants,
N'avez-vous donc été que mirages, hypothèse
   Dans le chaos du possible et du temps ?

Alors tourbillonnez, remous ; valsez, ondes houleuses ;
   Trous noirs, gobez ; carbonisez, quasars ;
Amas, croulez ; prélassez-vous un instant nébuleuses,
   Et puis oubliez-nous, dieux des hasards.


Jacques Réda, Démêlés, poèmes 2003-2007, Gallimard, 2008, p. 17-18.

 

Chants des gravitons

 

Nous, modestes gravitons,
Sans répit nous gigotons
Pour que ta planète évite
D’oublier qu’elle gravite
Autour de l’astre Soleil
Et qu’il demeure en éveil,
Guide et pivot de la ronde
Qu’avec tout son petit monde
(Terre, Jupiter, Vénus,
Pluton, Neptune, Uranus,
Saturne, Mars et Mercure)
À travers la nue obscure
Il mène, ainsi balançant
L’effet de cinquante, cent,
Mille, dix mille, innombrables
Autres systèmes semblables.
Cependant nous orchestrons,
Mieux que dans les synchrotrons
Occupés du minuscule,
Ce bal géant qui circule
En valsant par l’infini
Dancing. Ni le proton ni
Le gluon qui nous copie
(Sinon, le quark en charpie
Tomberait) ni l’électron
Quelque jour n’égaleront
Notre tâche en importance.
On dit que notre existence
Resterait à démontrer.
Ce sont propos d’illettré.
Tel autre, plus équivoque
Ou perfide, nous provoque :
« Qui vous meut, ô gravitons ?
— Mais vous, et vos dubitons ? »
Que ce railleur se rencogne
Sans troubler notre besogne,
Nous qui sommes le ciment
Éthéré du firmament,
le fil vibrant de la toile
Qui réunit chaque étoile
Aux autres, et les amas
entre eux, navires sans mâts
Qui vers l’inconnu font voile

 

Jacques Réda, La Physique amusante, Gallimard, 2009, p. 51 ;

Damnation de Dante

 

J’entrai par une porte d’ombre dans les cieux.
On ne m’avait pas dit « frappe d’abord », ou « sonne » :
Elle était entrouverte et donc j’entre. Personne.
À tout hasard je chuchote « bonjour messieurs ».

 

J’aurais dû cependant aussi penser aux dames
Car un vague parfum dans l’air neutre flottait
En même temps qu’un son d’orgue (quelque motet
De l’Ars nova). C’était bien loin des mélodrames

 

Que l’on m’avait décrits : un fracas, des veilleurs
Ailés avec leur glaive à laser qui foudroie,
Un portier redoutable. Rien. J’étais en proie
Néanmoins au désir de me trouver ailleurs

 

Qu’entre ces murs d’un blanc sévère de clinique.
Rêvais-je ? Étais-je mort ? Plongé dans un coma ?
J’attendais, n’en menant pas très large, comme à
L’école, quand un geste, un accent ironique

 

Me faisait envoyer chez le Père Recteur.
Fallait-il demeurer en silence, poursuivre,
Appeler ? Mais ma voix eût fait l’effet d’un cuivre
Incongru sur ce fond d’orgue.
Et vers quel secteur

 

Me diriger ? En haut ? En bas ? À gauche ? À droite ?
Comment en décider dans l’éblouissement
Du ripolin céleste ? Et, certes, en fumant,
On patiente, mais j’avais perdu ma boîte

 

D’allumettes.Était-ce un péché de fumer ?
Et m’en punissait-on de surcroît par malice
Sans m’ôter le tabac qu’avec plus de délice
On roule si l’on songe aux doigts de Mallarmé ?

 

(...)

 

Jacques Réda, Démêlés, Gallimard, 2008, p. 34-35.

La deuxième chambre

 

L’arbre qui frémit devant notre fenêtre
Est comme une autre chambre où nous ne pénétrons
Qu’au moment de dormir et dans les environs
Du rêve, quand il est malaisé de connaître
Ce qui distingue l’âme du corps, et la nuit.
Alors nous devenons peu à peu ce feuillage
Qui chuchote sans cesse et peut-être voyage
Avec notre sommeil qu’il héberge et conduit
Dans la profondeur même où les racines plongent,
Où vague sous le vent le sommet des rameaux.
Nous dormons, l’arbre veille, il écoute les mots
Que murmure en dormant l’arbre confus des songes.

 

Jacques Réda, Retour au calme, Gallimard, 1989, p. 138

Tramways à Bobigny

 

Le long d’un boulevard désert, par un soir soucieux,
    J’ai vu venir les beaux tramways silencieux.
    L’un, grandissant comme une étoile qui miroite,
    Venait de l’avenir sur une ligne droite.
    En sens inverse l’autre a surgi d’un tournant
Parmi des arbres et des fleurs, énorme et patinant
    De tout son poids mais souplement contre l’asphalte.
Ils se sont arrêtés ensemble au niveau de la halte.
    Leurs portes à coulisse ont manœuvré sans bruit
Pour laisser descendre ou monter quelques dames parées
Comme des reines de Saba : vertes, mauves, dorées.
    Au même instant cinq cent fenêtres ont relui
    Du haut en bas des grands immeubles : un nuage
S’était déchiré dans le ciel et j’ai levé les yeux.
    Quand je suis revenu sur terre, le virage
    Et l’infini des rails avaient, jusqu’au sillage,
    Absorbé les deux beaux tramways silencieux.

 

Jacques Réda, La Course, nouvelles poésies itinérantes et familières (1993-1998), Gallimard, 1999, p. 53.

Dans ce lieu caverneux qu'est l'âme du grand âge
On revoit sans arrêt sur la paroi du fond
Les mêmes souvenirs danser - ainsi font font
Marionnettes et pantins, pauvre héritage

D'une vie où l'on hoche, à la fin, du siphon.
Néanmoins ce malheur offre quelque avantage :
Ce qui revient paraît nouveau dans le potage
Insipide des jours. Et s'il nous étouffe, on

Reprend au même endroit la bande dévidée :
Même bonheur, même remords ou même idée
Représentés à neuf comme sur un plateau.

Mais comment ressaisir la chose transformée
Et reflet du reflet d'un image, fumée
Où s'égara peut-être aussi le vieux Platon.

Jacques Réda, La Course, Gallimard 1999, page 103.

L’INSPECTION
Au dieu qui me délègue à des fins de contrôle,
Je peux dire : c’est bien, encore un coup les fleurs
Fleurissent, les bourgeons éclatent, les douleurs
S’apaisent ce matin au joint de mon épaule.
Sans billet dans ce train (tout se coalisa
Contre moi), je m’expose à payer une amende.
N’importe : entre les bois aux tons pâles d’amande,
On voit déjà flamber le souffle du colza
Et courir les frissons du jeune blé.
                                                 J’essuie
Mes lunettes, la vitre, et regarde au travers
sous un ciel orageux les jaunes et les verts
D’avril illuminer des monuments de pluie,
Sans oublier ma tâche absorbante : je dois
tout voir et tout décrire, et que pas une branche,
Une fibre n’échappe à mon œil.
[…]
Jacques Réda, L’adoption du système métrique, poèmes 1999-2003, Gallimard 2004, p. 7.

 

 

 

NOSTALGIE DE L’HIVER

C’est facile d’aimer les printemps, les automnes,
Et de se souvenir des lumineux étés.
Mais les hivers par rime et raison monotones,
Plus d’une fois aussi je les ai regrettés.

Les jours, les ans auront tourné comme un manège
De plus en plus rapide (il est devenu fou)
Et j’aimerais revoir, rime, tomber la neige
Sur l’heure qu’elle endort, l’espace qui se fout

Alors d’être une rue ou les plaines d’Asie,
Car il est devenu pleinement ce qu’il est,
Tandis que l’âme sous la blanche anesthésie
Rit de ne plus sentir la pointe du stylet
[…]
Jacques Réda, L’adoption du système métrique, poèmes 1999-2003, Gallimard, 2004, p. 71.

L’HABITANTE ET LE LIEU
L’âme semble un couloir où des pas hésitants résonnent,
Mais personne jamais ne vient. Dehors, l’ombre qui tremble
Dans les encoignures de porte et sous les escaliers,
C’est l’âme encore, quand la nuit fige le long des murs
Les flots d’eau pâle et froide où l’on est heureux de descendre.
Et qui donc parlait de salut ou de perte pour l’âme,
Alors qu’elle est blottie en son frisson et cependant
Toujours plus dénudée au vent qui souffle en ce couloir ?
Qu’elle se cache ou rôde, écoute : elle s’égare, étant
L’habitante et le lieu d’une solitude sans nom.
Jacques Réda, Amen, Gallimard, 1968, , p. 24.

 

LE VISAGE CACHÉ

Ces visages qui tout à tour m’auront brûlé,
Que voilaient-ils, de quelle invisible figure
Etaient-ils le symbole ou la caricature,
Ou bien la vérité changeante et vouée à l’oubli ?
Mais quand je les revois, surgis de ces replis
Où la cendre à présent voisine avec la roche,
Ne laissant plus au feu qu’un médiocre aliment,
Je redoute un peu moins l’ombre qui se rapproche
Et le souci du vrai s’endort en moi comme un enfant
Fatigué du voyage.

Jacques Réda, Retour au calme, Gallimard, 1989, p. 29.

JANVIER

Ce que j'aime en hiver, c'est l'élan nu des branches
Contre un ciel sombre ou bien à peine lumineux
Où le jour assourdit encore ses nuances
En les mêlant de gris pâles, fuligineux,
Pour faire avec ce noir un saisissant contraste.
On imagine une écriture au sens secret
Dont l'encre indélébile imprime sur le chaste
Horizon le poème obscur de la forêt.
Mais ce n'est qu'une vieille image. Une autre encore,
De croire que la branche inerte, sans couleur,
Se dresse comme un bras de malheureux implore
Et se tord sous le vent pour dire sa douleur.
En vérité l'hiver est la saison parfaite
Où chaque branche emplit la forme exactement
D'une branche; rien d'autre. Et, fixe, elle projette
Sa présence accomplie entre le fond dormant
De l'espace et le flot sans rumeur des nuages.
Non: pas même un élan, ni la tranquillité;
Aucun enseignement caché, pas de présages -
Mais là, droite dans l'air qui semble inhabité,
Pur comme on l'est parfois d'espérance ou d'images.



Jacques Réda
photo : Frédéric Batier


LE CHARPENTIER

Ce poème s'écrit sous l'oeil d'un charpentier
Qui s'active au sommet de la maison voisine
Avec des bruits de clous, de brosse et de mortier.
Peut-être me voit-il (et la petite usine

Que font ma cigarette, un crayon, la moitié
D'une feuille où ma main hésitante dessine)
Comme un échantillon d'un étrange métier
Qu'on exerce immobile au fond de sa cuisine.

À chacun son domaine. Il faut dire pourtant
Que, du sien, mon travail n'est pas aussi distant
Qu'il peut le croire: lui, répare une toiture

Tuile à tuile, et moi mot à mot je me bâtis
Une de ces maisons légères d'écriture
Dont je sors volontiers, laissant là mes outils,

Pour aller respirer un peu dans la nature.

Jean-François MASSERON

 

 

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Une théologie des oiseaux

 

Chaque soir, aux grands arbres noirs, mon église assemblée

Accroche des fruits d'encre et, pour le Qui-b'a-pas-de-nom,

Broie et fait écumer sa diphtongue dans un vacarme.

Krrâô n'est pas le nom du Sans-nom, mais exécration

De l'insensé, de l'orgueilleux et du pervers qui nomment,

Krrâô sur celui qui m'approche et croit m'effrayer quand,

De ces dortoirs conventuels descendu dans le siècle

Pour mendigoter et, d'un bec terreux comme un sabot,

Crailler l'unique t rauque argument de ma scolastique,

D'un pas pesamment circonspect, j'arpente, réfléchis,

Songe à rétablir l'ordre et, pour qui veut entendre, enseigner.

 

Je m'adresse d'abord à toi, virtuose siffleur

Qui, malgré notre sort commun : toujours sur le qui-vive,

Te perches seul le soir au faîte illuminé des toits

Et, vocalisant sans livret, rythme ni mélodie,

Fends l'écorce dorée autour du fruit mûr de l'instant.

Il n'en resplendit plus que cette pulpe incorruptible

Dont le feu s'infuse au plus noir des gisements du cœur.

Jamais deux fois le même trait, ô perroquet mystique,

Miroir sonore des propos disparates des dieux,

Et nul ne saurait syllaber l'émoi de tes mélismes,

Ni le hoquet réitéré d'extase du loriot.

Mais, n'auriez-vous pas un cerveau d'une demi-noisette,

Pourriez-vous concevoir Celui qui demeure sans nom ?

Vous croyez-vous élu pour moduler l'imprononçable,

Dans le concert des pépiements et des cocoricos ?

Un nom est le chiffre d'un seul ou de toute une espèce

Et c'est pourquoi, race Krrâô, nous n'avons que ce nom

Pour nous désigner entre nous quand d'autres zinzinulent,

Gloussent, trissent, ramagent, vont roucoulant, pupulant,

Mettant en musique le chiffre exact de leurs limites.

En quoi nous passons le savoir des sans-plumes balourds

Où chacun, prisonnier du nom dont il se glorifie,

Confond absence de limite et muraille du flou.

[...]

 

Jacques Réda, Démêlés, poèmes 2003-2007, Gallimard, 2008, p. 41-42.

 

 

Au fond des distances béantes

Que peuplent des mondes éteints,

Les étoiles ont des destins

Différents : naines ou géantes

Selon leur grosseur et leur poids.

Et plus une étoile est massive,

Plus tôt son ardeur la lessive

Car elle carbure cent fois

Plus vite qu'une plus petite :

Économes de leurs moyens

Ces astres finiront foyens

De l'Univers.

Pour notre site

Dont l'agrément dépend de lui,

Le Soleil est d'une envergure

Simplement honnête. On mesure

Qu'à présent il a déjà lui

Environ cinq milliards d'années

Et qu'il devrait en vivre autant.

Le présent est réconfortant :

Ses ambitions effrénées

Auront peut-être alors conduit

Notre inquiète fourmilière

Sur quelque boule hospitalière,

Dans un éternel aujourd'hui

D'où nous verrons, comme au spectacle,

Le tableau final du Soleil

Gonflant d'un volume pareil

À cent fois son vieil habitacle,

Devenir rouge, cramoisi,

Dévorer tout de son système :

Planète, lune, ce poème

Qu'il faut achever. Allons-y :

 

Donc, notre astre, géante rouge,

Consommé tout son carburant,

Bientôt se ratatine au rang

De Naine Blanche où rien ne bouge

Qu'un durable rayonnement

Qui pourtant aussi s'exténue :

En naine noire il diminue

Et s'efface du firmament.

 

Qu'en est-il de la Naine Brune ?

Elle n'est pas l'enfant métis

De cette Blanche au teint de lis

Et de la Noire. Ce n'est qu'une

Étoile ratée en raison

De sa faible masse. Elle éclaire

Faute de thermonucléaire

Activité, moins qu'un tison.

N'est-elle pas des plus heureuses ?

Souvent des brunes m'ont séduit.

Dans la pénombre du déduit,

Ce sont d'ardentes amoureuses.

Je voudrais, loin dans l'Univers,

Auprès d'une Brune secrète

(Naine, soit, nulle n'est parfaite),

Partir mon temps d'anachorète

Entre son amour et mes vers.

 

Jacques Réda, Lettre au physicien, La

Physique amusante II, Gallimard, 2012,

p. 33-35.

 

Tombeau de mon livre

 

Livre après livre on a refermé le même tombeau.

Chaque œuvre a l’air ainsi d’une plus ou moins longue allée

Où la dalle discrète alterne avec le mausolée.

Et l’on dit, c’était moi, peut-être, ou bien : ce fut mon beau

Double infidèle et désormais absorbé dans le site,

Afin que de nouveau j’avance et, comme on ressuscite —

Lazare mal défait des bandelettes et dont l’œil

Encore épouvanté d’ombre cligne sous le soleil —

Je tâtonne parmi l’espace vrai vers la future

Ardeur d’être, pour me donner une autre sépulture.

Jusqu’à ce qu’enfin, mon dernier fantôme enseveli

Sous sa dernière page à la fois navrante et superbe,

Il ne reste rien dans l’allée où j’ai passé que l’herbe

Et sa phrase ininterrompue au vent qui la relit.

 

Jacques Réda, L'herbe des talus, Gallimard, 1984, p. 208.

 

 


L’AURORE HÉSITE


« Les arbres penchés dans le brouillard immobile
Écoutent le cri de l’oiseau sans patrie.
On passe avec effroi par le chemin de terre :
La haute plaine au-delà n’existe plus,
Les buissons et les pierres sont en exode.
Au milieu du jardin tombé en déshérence,
La source rentre sous l’argile et pas un brin
D’herbe ne bouge. Mais on parle à mots couverts
Derrière la clôture où s’attarde l’odeur
D’un feu mouillé qui rôde. Est-ce vraiment l’aurore ?
Dans le brouillard qui s’épaissit luit le tranchant
Des faux laissées sur la pelouse obscure. Cependant,
Je marche d’un bon pas sous le cri mat de l’oiseau
Et les arbres enchaînés m’accompagnent. »


Jacques Réda, Lente approche du ciel in Amen, Récitatif, La Tourne, Gallimard, Collection Poésie, 2002, page 43

 

 

 

JUIN 44


«  Maintenant que le fil se détend et s’embrouille
(Et la mémoire écrit avec un crayon blanc),
Je reviens en arrière à tâtons, rassemblant
Les divers rescapés de ma longue patrouille.

Je retrouve la porte aux craquements de rouille
Qui donnait sur le fleuve où je palpe le flanc
De ma barque ; j’entends ronfler un monoplan
Piper Cub, et je vois éclater la citrouille

De la lune sur les jardins criblés d’obus.
Quelle étrange saison, favorable aux abus
Des vivants quand la mort rôdait sous les cerises.

Je ramais, je cueillais pour Janine en piqué
Blanc- tous ses mouvements étaient pleins de surprises
Dans l’ombre qu’à midi mitraillait en piqué
Le soleil. »

Jacques Réda, La Course, Nouvelles poésies itinérantes et familières (1993-1998), Gallimard, 1999, page 78

 

 



« J’aime le bas d’ici : je ramasse un caillou
Quelconque. Il a déjà cinq cents millions d’années
Et survivra longtemps aux races condamnées –
À la nôtre. Partir ? Vous voulez qu’on aille où ?

Je tiens ce bout de rien dans ma main peu-de-chose.
Je le palpe, le flaire, en très lointain neveu
Des durs qui l’ont cogné pour en tirer du feu,
Mais il reste confit dans sa lourde ankylose.

Je le médite. Il se réchauffe. Je dirai,
Quand j’entendrai tonner : « Qu’as-tu fait pour ton proche ? »
- Seigneur, j’ai réchauffé cet orphelin de roche,
Quelque part dans un terrain vague. Mais juré :
C’est lui qui m’a jeté quand il a vu ma poche. »


Jacques Réda, « L’homme et le caillou », L’Adoption du système métrique, Gallimard, Collection blanche, octobre 2004, page 97.

 

 

Elégie de la petite gare - Jacques Reda

Elégie de la petite gare

Même quand je serai plus vieux, ou si la mort me pince,
Je t'attendrai dans ces quartiers des gares de province
Qui sont identiques partout : des villas, des jardins
Avec des haricots, des lis et des tas de rondins
Autour de hangars dispersés dans la plate étendue
Où n'apparaît jamais au loin que la flèche perdue
De Sainte-Quelque-Chose dont le retable est fameux,
Ou souvent rien : le proche est nul, les lointains sont fumeux,
Le nom de la localité suppose une rivière,
Mais où coule-t-elle ? - le pont est sombre, ferroviaire,
Et par-delà des toits trop bleus, trop rouges, qu'y a-t-il
Sinon le même air à la fois inerte et volatil
Où le passant aventureux en un moment s'égare ?
De sorte qu'il vaut mieux rester au café de la gare
Sous un parasol jaune et vert, ou peut-être au buffet,
Devant les quais ou le soleil solitaire refait
Les cent pas entre deux poteaux de fer dont l'ombre dense
Tourne vers l'heure d'une improbable correspondance.

Oui, c'est là que je veux attendre. Et si tu ne viens pas,
Dans les traces du soir muet j'irai mettre mes pas.
Je l'accompagnerai le long des plates avenues
Qui cherchent le centre et n'y sont encore parvenues
Que par hasard après des virages et des détours
Par les ronds-points fleuris déroutants pour les carrefours
Où l'abribus toujours désert lui-même se résigne.
Un boulevard d'arbres chétifs retrouvera la ligne
Du chemin de fer, et j'aurai manqué le dernier train.
Alors j'attendrai de nouveau : demain, après-demain.
C'est très facile, dans ces lieux qui n'existent qu'à peine,
Pour quelqu'un qui n'existe plus, ou si peu. La semaine,
Les mois puis les ans passeront et, lorsque tu viendras,
Je sais qu'en transparence enfin tu me reconnaîtras.

Jacques REDA

 

 

Personnages dans la banlieue »

Vous n’en finissez pas d’ajouter encore des choses,

Des boîtes, des maisons, des mots.

Sans bruit l’encombrement s’accroît au centre de la vie,

Et vous êtes poussés vers la périphérie,

Vers les dépotoirs, les autoroutes, les orties ;

Vous n’existez plus qu’à l’état de débris ou de fumée.

Cependant vous marchez,

Donnant la mai n à vos enfants hallucinés

Sous le ciel vaste, et vous n’avancez pas ;

Vous piétinez sans fin devant le mur de l’étendue

Où les boîtes, les mots cassés, les maisons vous rejoignent,

Vous repoussent un peu plus loin dans cette lumière

Qui a de plus en plus de peine à vous rêver.

Avant de disparaître,

Vous vous retournez pour sourire à votre femme attardée,

Mais elle est prise aussi dans un remous de solitude,

Et ses traits flous sont ceux d’une vieille photographie.

Elle ne répond pas, lourde et navrante avec le poids du jour sur ses paupières,

Avec ce poids vivant qui bouge dans sa chair et qui l’encombre,

Et le dernier billet du mois plié dans son corsage

J r

 

 

Le pèse-lettre
L'un des objets que j'ai le plus apprécié dans ma vie
Est-ce pèse lettre qu'un jour lointain tu m'as offert.
J'entretenais alors une correspondance active,
J'expédiais même à l'étranger des plis assez divers.
Et, tout en m'accordant le plaisir d'aller à la poste,
J'avais celui de calculer d'abord exactement,
A mon guichet, le coût des paquets et des enveloppes
Où, munis du tarif, je portais l'affranchissement.
J'utilise moins maintenant cet appareil très simple,
Gradué par des petits traits jusqu'au demi-kilo,
Car mes envois n'exigent pus en général qu'un timbre
Ordinaire. Ainsi la poussière a couvert le plateau
En métal poli mais sans que, même de façon infime,
Le curseur qui, sur le cadran, marque en rouge le poids,
Ait bougé. Pourtant à la longue on devrait, j'imagine,
Relever une différence et voir combien les mois,
Les saisons écoulées depuis la pensée précédente
Valent en termes de poussière. Or juste ce matin,
Ayant été soudain saisi d'une crise effrayante
( Annuelle ) de nettoyage à quoi n'échappe rien,
J'ai rendu l'inox du plateau légèrement concave
A son lisse éclat de miroir quelque peu déformant.
Il a reflété tout le ciel où couraient des nuages
Et j'ai ou constater que l'espace ne pèse pas plus que le temps

 

J r

 

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