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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 12:35

DICKINSONEMILY DICKINSON

40 POÈMES

 traduction française par Charlotte Melançon

 

Pdiknson

115

Quelle est cette auberge

Où pour la nuit

Vient un insolite voyageur?

Qui est l'aubergiste?

Où sont les servantes?

Regarde, quelles chambres étranges!

Pas de feu qui rougeoie dans l'âtre—

Pas de chopes qui débordent—

Nécromancien! Aubergiste!

Qui sont-ils ceux d'en-bas?

153

La poussière est le seul secret—

La mort, la seule

Dont on ne puisse tout apprendre

Dans son «village natal».

Personne n'a connu «son Père»—

N'a jamais été un enfant—

N'a jamais eu de camarades,

Ou de «vieilles histoires» —

Laborieuse! Laconique!

Ponctuelle! Paisible!

Hardie comme un bandit!

Plus silencieuse qu'une flotte!

Bâtit comme un oiseau, aussi!

Le Christ vole le nid—

Un merle, puis un autre,

Passés en fraude à l'éternité!

158

Je meurs! je meurs dans la nuit!

Quelqu'un apporterait-il la lumière

Que je puisse voir quelle route prendre

Dans l'immortelle neige?

Et Jésus! Où Jésus est-il?

On a dit que Jésus —toujours venait—

Peut-être il ne connaît pas la maison—

Par ici, Jésus, laissez-le passer!

Courez quelqu'un à la grand' porte

Et voyez si Dollie s'en vient! Attendez!

J'entends ses pas dans l'escalier!

La mort ne sera rien —Dollie est ici!

177

Ah, Nécromancie chérie!

Ah, Sorcière érudite!

Enseigne-moi l'art

Que j'inocule la peine

Que docteurs en vain apaisent

Ni qu'aucune herbe de toute la plaine

Pourrait guérir!

182

Si je devais ne plus vivre

Quand les merles reviendront,

Donne en souvenir à celui qui porte

La cravate rouge une miette de pain.

Si je ne pouvais dire merci,

M étant vite endormie,

Tu sauras que j'essaie

Avec ma lèvre de marbre.

189

C'est chose si petite de pleurer—

Chose si brève —soupirer—

Pourtant —par des métiers de cette sorte

Hommes et femmes nous mourons!

190

Il était faible, et j'étais forte —alors

Il m'a laissé l'emmener—

J'étais faible, et il était fort —alors

Je l'ai laissé m'emmener —chez moi.

Ce n'était pas loin —la porte était à côté—

Il ne faisait pas noir —puisqu'il est venu —aussi—

Il n'y avait pas de bruit —puisqu'il n'a rien dit—

C'est tout ce qui m'importait.

Le jour a frappé —et il a fallu nous quitter—

Ni l'un ni l'autre n'étions plus forts —à présent—

Il luttait —et je luttais —aussi—

Nous ne l'avions pas fait —pourtant!

216

A l'abri dans leurs chambres d'albâtre—

Insensibles à l'aube—

Insensibles au jour—

Reposent les membres dociles de la Résurrection—

Poutre de satin —et toit de pierre—

Splendides vont les ans —dans leur croissant— au-dessus d'eux-

Les mondes creusent leurs arcs—

Et les firmaments —voyagent—

Les diadèmes —tombent —et les doges —se rendent—

Sans bruit comme des points —sur un disque de neige—

239

Le ciel —est ce que je ne peux pas atteindre!

La pomme dans l'arbre—

Pourvu qu'elle pende —vraiment— sans espoir—

Voilà ce qu'est —le ciel —pour moi!

La couleur, sur le nuage en voyage—

Le pays interdit—

Derrière la colline —la maison derrière—

Là —se trouve —le paradis!

Ses pourpres agaçants —les après-midi—

L'appât —crédule—

Enamouré —du Conjurateur—

Qui nous a repoussés du pied —hier!

241

J'aime l'air de l'agonie,

Parce que je sais que c'est vrai—

On ne feint pas les convulsions,

On ne simule pas les transes—

Les yeux se glacent —et c'est la mort—

Impossible de contrefaire

Les perles sur le front

Par l'angoisse grossièrement enfilées.

30

249

Folles nuits —folles nuits!

Si j'étais avec toi

De folles nuits seraient

Notre luxure!

Futiles —les vents—

Pour un coeur au port—

Plus de boussole—

Plus de carte!

Ramant dans l'Eden—

Oh! lamer!

Si je pouvais amarrer —ce soir—

En toi!

288

Je suis personne! Qui êtes-vous?

Etes-vous —personne —aussi?

Alors nous faisons la paire!

Silence! on nous chasserait —vous savez!

Que c'est pénible —d'être— quelqu'un!

Que c'est commun —comme une grenouille-

De dire son nom —tout au long de juin—

Au marais qui admire!

301

Je me dis, la terre est brève—

Et l'angoisse —absolue—

Et nombreux —les blessés,

Mais, qu'importe?

Je me dis, nous pourrions mourir—

La meilleure vitalité

Ne peut vaincre la déchéance,

Mais, qu'importe?

Je me dis qu'au ciel—

De toute façon, ce sera égal—

D'après une équation nouvelle—

Mais, qu'importe?

449

J'étais morte pour la beauté, mais à peine

Etais-je installée dans la tombe

Qu'un autre, mort pour la vérité,

Fut mis dans une chambre à côté—

Doucement il demanda «pourquoi j'étais tombée»;

«Pour la beauté», répondis-je—

«Et moi, pour la vérité, c'est tout un—

Nous sommes frère et soeur», dit-il—

Et ainsi, comme des parents rencontrés la nuit,

Nous parlions d'une chambre à l'autre—

Jusqu'à ce que la mousse atteignît nos lèvres—

Et recouvrît —nos noms—

456

Si bien que je peux vivre sans—

Je t'aime —alors est-ce si bien que ça?

Aussi bien que Jésus?

Prouve-le moi

Que Lui —il a aimé les hommes—

Comme moi —je t'aime—

461

Femme —je serai au point du jour—

Soleil —as-tu un pavillon pour moi?

A minuit, je ne suis qu'une jeune fille,

Comme ça va vite d'en faire une femme—

Alors —minuit, j'ai passé loin de toi

Vers l'est, et la victoire—

Minuit —Bonne nuit! je les entends appeler,

Les anges se bousculent dans l'entrée—

Doucement mon Promis monte l'escalier.

Je bégaie la prière de mon enfance

Si tôt ne plus être une enfant—

Eternité, j'arrive —Monsieur,

Sauveur —j'ai déjà vu ce visage —avant!

478

Je n'ai pas eu le temps d'haïr—

Parce que

La tombe m'aurait fait obstacle—

Et la vie n'était pas si

Vaste que

Je pusse achever —l'hostilité—

Je n'ai pas eu le temps d'aimer non plus-

Mais puisqu'il

Fallait bien quelque activité—

Le petit labeur de l'amour—

Ai-je pensé

Me suffisait bien assez—

Mien —par le droit de la blanche élection!

Mien —par le sceau royal!

Mien —par le signe dans la prison écarlate—

Que les barreaux —ne peuvent cacher!

Mien —ici —dans la vision —et le veto!

Mien —par l'abrogation du tombeau—

Titré —confirmé—

Délirant privilège!

Mien —aussi longtemps que le temps fuit!

536

Le coeur demande le plaisir —d'abord-

Et puis —une dispense de la douleur—

Et puis —ces petits tranquillisants

Qui calment la souffrance—

Et puis —il demande à dormir—

Et puis —si c'est

La volonté de son inquisiteur

Le privilège de mourir—

650

La douleur tient du vide—

Elle ne peut se rappeler

Quand elle a commencé —ou s'il fut

Un temps où elle n'était pas—

Elle n'est —que ce qui sera—

Son infini contient

Ce qui fut —éclairé pour voir

D'autres cycles —de douleur.

686

On dit que le temps guérit—

Le temps jamais n'a guéri—

Une souffrance réelle s'affermit

Comme les nerfs avec l'âge—

Le temps est l'épreuve de la peine—

Mais pas un remède—

S'il se montre tel, il montre aussi

Qu'il n'y avait pas de maladie—

891

A mon oreille fine les feuilles —conféraient

Les journées —eux —étaient des cloches—

Je ne pouvais me protéger

Des sentinelles de la nature—

Si dans une cave je pensais me cacher,

Les murs —commençaient à parler—

La création semblait une fissure immense—

Pour me rendre visite—

976

La mort est un dialogue entre

L'esprit et la cendre.

«Dissous-toi», dit la mort —L'esprit: «Madame,

J'ai une autre espérance»—

La mort hésite —reprend sa plaidoirie—

L'esprit lui tourne dos

Ne laissant pour témoin

Qu'un manteau d'argile.

1075

Le ciel est bas —les nuages sales.

Un flocon de neige errant

Par une grange ou une ornière

Délibère s'il s'en ira—

Un petit vent tout le jour

Se plaint de son sort—

La nature, comme nous, parfois se fait prendre

Sans son diadème.

1233

Si je n'avais vu le soleil

J'aurais pu porter l'ombre

Mais la lumière autre désert

M'a rendu mon désert—

1250

Blanche comme un monotrope

Rouge comme une lobélie

Fabuleuse comme une lune à midi

Heure de février—

1263

Il n'y a pas de frégate comme un livre

Pour nous emporter en terre lointaine

Ni de coursier comme une page

De fougueuse poésie—

Le plus pauvre peut être du voyage

Sans l'injure du péage—

Qu'il est frugal le chariot

Qui transporte l'âme humaine.

1317

A Abraham on fit comprendre

Qu'il fallait le tuer—

Isaac était un moutard,

Abraham, un vieillard—

Sans hésitation

Abraham se soumit—

Amadouée par tant d'obéissance

La tyrannie tempéra—

Isaac —à ses enfants

Vécut pour raconter la fable—

Morale: avec un mastiff

Les manières prévalent.

1413

Doux scepticisme du coeur—

Qui sait —et ne sait pas—

Et tangue ainsi qu'une flotille

De parfums affrontant la neige-

Qui appelle et diffère la vérité

Craignant la sèche certitude

Comparée à l'exquis tourment

Passion frémissant de peur—

1492

«Et avec quel corps reviennent-ils?» —

Ainsi c'est qu'ils reviennent —Réjouis-toi!

Quelle porte —quelle heure —cours —cours —mon âme!

Illumine la maison!

«Un corps!» Réel —avec un visage et des yeux—

Pour savoir que ce sont eux!

Paul connaissait l'Homme qui connaissait la nouvelle—

Il était passé par Bethléem—

1540

Aussi imperceptiblement que le chagrin

L'été s'en est allé—

Trop imperceptible enfin

Pour ressembler à quelque perfidie—

Une quiétude s'est distillée

Comme un demi-jour commencé de longtemps,

Ou la Nature qui aurait passé avec elle-même

Un après-midi retiré—

L'obscurité s'est ramassée plus tôt—

Le matin, étranger, a brillé—

Courtoise, pourtant déchirante grâce,

Comme invitée, mais qui s'en serait allée—

Et ainsi, sans une aile,

Ni l'aide d'une quille

Notre été, léger, a pris la fuite

Vers la beauté.

1544

Qui n'aura trouvé le ciel ici-bas

Le manquera là-haut—

Les anges louent la maison d'à côté

Partout où nous allons—

1612

L'encanteur des adieux:

«Une fois, deux fois, adjugé»,

Crie du haut de son crucifix,

Puis abat son marteau—

Il ne vend que désolation,

Les enchères du désespoir

Vont d'un seul coeur humain

A deux —pas davantage—

1624

Apparemment sans surprise

Pour chaque fleur heureuse

Le gel la décapite en jouant—

Comme par accident—

L'assassin blond passe—

Le soleil impassible se met

A mesurer un autre jour

Pour Dieu, qui approuve.

1625

Revenant de la fosse aimée, je te tire

Elle ne prendra pas ta main

Ni te serrera dans ses bras immenses

Celle que personne ne peut comprendre

1632

Donc rends-moi à la mort—

La mort que jamais je n'ai crainte

Sauf qu'elle privait de toi—

Et maintenant privée par la vie,

Dans ma propre tombe je respire

Et j'évalue sa taille—

Sa taille est tout ce que l'enfer peut deviner-

Et tout ce que le ciel était—

1695

Il y a une solitude de l'espace

Une solitude de la mer

Une solitude de la mort, mais toutes

seront nombreuses

Comparées à ce lieu plus profond

A cette intimité polaire

Une âme qui se reconnaît elle-même—

Infinité finie.

1719

C'est bien un Dieu jaloux que Dieu—

Il ne peut supporter de voir

Que plutôt qu'avec Lui nous préférions

Jouer les uns avec les autres.

1758

Où les oiseaux ont tout pouvoir d'aller

Et les abeilles jouent sans honte.

L'étranger avant de frapper

Doit essuyer ses larmes.

1763

La gloire est une abeille.

Elle a sa chanson

Et son aiguillon—

Ah, oui, des ailes aussi.

 

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Published by ahmed bengriche
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27 octobre 2012 6 27 /10 /octobre /2012 10:44

W. CARLOS
ASPHODÈLE (Livre I, extrait)



Laisse-moi le temps,
le temps.
Quand j’étais petit garçon
je conservais un livre
dans lequel, de temps
à autre,
je pressais des fleurs
jusqu’au jour où
j’eus une belle collection.
L’asphodèle,
comme un présage,
en faisait partie.
Je t’apporte,
ressuscité,
un souvenir de ces fleurs.
Elles étaient suaves
quand je les pressais
et conservaient
longtemps
de leur suavité.
C’est un parfum curieux,
un parfum moral,
qui m’amène
auprès de toi.
La couleur
disparut la première.
Je dus relever
un défi,
ta chère personne,
moi, simple mortel,
gorge de lys
à l’oiseau-mouche !
Une richesse infinie,
pensai-je,
me tendait les bras.
Un millier de thèmes
dans une fleur de pommier.
La terre, en sa prodigalité,
ne nous refusait rien.
Le monde entier
devint mon jardin ! […]



William Carlos Williams, Asphodèle, suivi de Tableaux d’après Bruegel, édition bilingue, Éditions Points, 2007, pp. 32-37. Traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par Alain Pailler.

 

 



BEAUTÉ


Beauté
― toute la ville détruite ! Et
les flammes qui s’élèvent

comme une souris, comme
une pantoufle rouge, comme
une étoile, un géranium,
la langue d’un chat ou ―

la pensée, la pensée
qui est une feuille, un
caillou, un vieillard
droit sorti d’une histoire de

Pouchkine .

Ah !
des poutres pourries qui
s’écroulent,

une vieille bouteille
pulvérisée

La nuit ressemblait au jour à cause des flammes, flammes
dont il se nourrissait ― creusant la page
(la page en flammes)
comme un ver ― pour mieux comprendre

Que nous buvons jusqu’à l’ivresse pour être finalement
détruits (par cette nourriture). Mais les flammes
sont flammes avec une exigence, une outrance destructrices
qui leur sont propres ― comme il y a des feux qui
couvent
couvent très longtemps sans jamais
s’embraser

Des papiers
(consumés) éparpillés au vent. Noirs.
L’encre brûlée à blanc, le métal à blanc. Ainsi soit-il.
Viens, beauté transcendante. Viens vite. Ainsi soit-il.
Poussière entre les doigts. Ainsi soit-il.
Viens, futilité déguenillée. Triomphe.
Ainsi soit-il.


William Carlos Williams, Paterson, José Corti, 2005, pp. 126-127. Traduit par Yves di Manno.

 

 

William Carlos Williams, "Paterson"

William Carlos Williams, "Paterson"

« Le feu brûle; c’est la première loi.

Quand le vent l’attise, les flammes

s’étendent alentour. La parole

attise les flammes. Tout a été combiné

pour qu’écrire vous

consume, et non seulement de l’intérieur.

En soi, écrire n’est rien; se mettre

En condition d’écrire (c’est là

qu’on est possédé) c’est résoudre 90%

du problème : par la séduction

ou à la force des bras. L’écriture

devrait nous délivrer, nous

délivrer de ce qui, alors

que nous progressons, devient--un feu,

un feu destructeur. Car l’écriture

vous assaille aussi, et on doit

trouver le moyen de la neutraliser--si possible

à la racine. C’est pourquoi,

pour écrire, faut-il avant tout (à 90%)

vivre. Les gens y

veillent, non pas en réfléchissant mais

par une sous-réflexion (ils veulent

être aveugles pour mieux pouvoir

dire : Nous sommes fiers de vous!

Quel don extraordinaire! Comment trouvez-

vous le temps nécessaire, vous

qui êtes si occupé? Ça doit être

merveilleux d’avoir un tel passe-temps.

Mais vous avez toujours été un enfant

bizarre. Comment va votre mère?)

--La violence du cyclone, le feu,

le déluge de plomb et enfin

le prix--

Votre père était si gentil.

Je me souviens très bien de lui.

Ou : Crénom, Docteur, je suppose que c’est très bien

Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire?

[…]

(en respirant dans les livres)

les vapeurs âcres,

pour parvenir à déchiffrer

faussant le sens pour détecter la norme, pour

traverser le crâne de l’habitude

et atteindre un lieu d’où la tendresse

les femmes et les enfants sont exclus — une tendresse

pour ce qui brûle

[…]

Essoufflée, en toute hâte,

la multiple nuit (des livres) se lève! se lève

et entonne (une fois encore) sa chanson, en attendant le

déshonneur de l’aube

[…] Ça ne durera pas toujours,

aux abords de l’immense mer, l’immense, immense

mer, balayée par les vents, la “mer de vin sombre”

Un cyclotron, une criblure

Et là,

dans le silence du tabac : dans le tipi ils sont étendus

en tas (un tas de livres)

antagonistes,

et rêvent de

tendresse--ils ne peuvent pénétrer, ne peuvent

secouer la malice du silence (ça les forcerait à

bouger) mais ils demeurent--des livres

c’est-à-dire, hommes de l’enfer,

qu’ils règnent sur la vie qui s’achève.

On me demande d’être clair. Oh clair! Clair!

Quoi de plus clair, entre tout, que

rien n’est moins clair, entre un homme et

son écriture, que de savoir qui est l’homme et

quoi l’écriture, et lequel des deux a

le plus de valeur »

William Carlos Williams

Paterson

Traduit de l’américain par Yves di Manno

Flammarion, coll. Textes, 1981, rééd. José Corti, coll. Série américaine, 2005

 

 

ASPHODÈLE (Livre I, extrait)

Laisse-moi le temps,
le temps.
Quand j’étais petit garçon
je conservais un livre
dans lequel, de temps
à autre,
je pressais des fleurs
jusqu’au jour où
j’eus une belle collection.
L’asphodèle,
comme un présage,
en faisait partie.
Je t’apporte,
ressuscité,
un souvenir de ces fleurs.
Elles étaient suaves
quand je les pressais
et conservaient
longtemps
de leur suavité.
C’est un parfum curieux,
un parfum moral,
qui m’amène
auprès de toi.
La couleur
disparut la première.
Je dus relever
un défi,
ta chère personne,
moi, simple mortel,
gorge de lys
à l’oiseau-mouche !
Une richesse infinie,
pensai-je,
me tendait les bras.
Un millier de thèmes
dans une fleur de pommier.
La terre, en sa prodigalité,
ne nous refusait rien.
Le monde entier
devint mon jardin ! […]

William Carlos Williams, Asphodèle, suivi de Tableaux d’après Bruegel, édition bilingue, Éditions Points, 2007, pp. 32-37. Traduit de l’anglais (États-Unis) et présenté par Alain Pailler.

 

 

Les chasseurs dans la neige

L’hiver est partout
montagnes glacées
à l’arrière-plan retour

de la chasse vers le soir
à gauche
de robustes chasseurs ramènent

leur meute l’enseigne de l’auberge
qui pend d’un
gond cassé est un cerf un crucifix

entre ses bois la froide
cour de l’auberge est
vide seul flamboie un énorme

bûcher attisé par le vent autour duquel
se pressent des femmes
qui le surveillent à droite derrière

la colline un motif de patineurs
le peintre Bruegel
qui a l’œil a choisi

un buisson meurtri par l’hiver pour que son
premier plan
complète le tableau

 

 

Bousculées comme le sont les eaux qui gagnent
la berge, ses pensées
s’entrelacent, se repoussent et se recoupent,
s’élèvent en évitant les rochers et les contournent
mais toujours peinent plus avant – ou creusent
leurs remous et tourbillonnent, guettées par une
feuille ou l’écume caillée, comme
oublieuses .
Repartent plus tard à l’assaut et
suivies de hordes successives
qui les pressent – elles se fondent à présent
coulées comme la glace dans leur célérité,
se calment ou semblent se calmer tandis qu’enfin
elles se jettent et meurent et
tombent, tombent dans l’air ! comme si
elles flottaient, délivrées de la pesanteur,
se désunissent, en charpie ; hébétées, ivres
du désastre de la chute
elles flottent en porte-à-faux
pour heurter les rochers : jusqu’à ce grondement,
comme si l’éclair avait frappé

William Carlos Williams, Paterson, livre 1, Les contours des géants, traduction de Yves di Manno, José Corti, 2005, p. 16.

 

 

FEMME QUI MARCHE »


Un nuage oblique de fumée pourpre

couvre la silhouette laiteuse

de façades et d’arbres minuscules –

un petit village –

qui s’achève en une lame dentée

d’arbres recouverts de brume

sur une feuille de ciel gris.

A droite, faisant saillie,

un angle de toit écarlate.

A gauche, une moitié d’arbre :

- quelle bénédiction que

de te revoir dans la rue,

femme puissante

qui avance avec les hanches ondulantes,

les seins pointés,

les épaules souples, les bras pleins

et les mains fortes et douces (je les ai senties)

en portant le lourd panier.

J’aimerais te voir plus souvent !

Et pour une autre raison

que les œufs frais

que tu nous apportes régulièrement.

Oui, toi, aussi jeune que moi,

aux sourcils anguleux,

aux doux yeux gris et à la bouche avenante ;

toi qui marches vers moi

en descendant de cette morte colline !

J’aimerais bien te voir plus souvent.

William Carlos Williams, « Al que quiere ! », Librairie La Nerthe, 2007, (pp. 20/21)

 

 

Iris


une bouffée d'iris telle que
descendus pour le
petit déjeûner


nous cherchâmes de pièce
en pièce d'où
provenait


cette odeur si troublante et
ne pûmes en trouver
tout de suite la


source lorsqu'un bleu
comme marin
éclata


nous saisissant d'entre
ces pétales
claironnants



(Extrait de "Poèmes", in "Asphodèle" suivi de "Tableaux d'après Bruegel"/ NRF/Gallimard)

 

 

 

J’ai eu mon rêve – comme les autres -
et il n’en est rien sorti, si bien
que je suis maintenant insouciant
les pieds plantés au sol
et je regarde le ciel -
je sens mes vêtements sur moi,
le poids de mon corps dans mes chaussures,
le bord de mon chapeau, l’air qui entre et sort
de mon nez – et je décide de ne plus rêver.

(William Carlos Williams)

 

A dix heures du matin la jeune femme
va et vient en robe de chambre derrière
les murs de bois de la maison de son mari.
Je passe solitaire en voiture.

Puis elle revient au bord de la route
pour appeler le marchand de glace, le poissonnier, et debout
timide, sans corset, elle range
des mèches rebelles, et je la compare
à une feuille tombée.

Les roues silencieuses de ma voiture
avancent et font craquer
les feuilles sèches je salue et souris en passant.

(William Carlos Williams)

Je m’éveillai heureux, la maison
était étrange…

Puis je me rappelai
ce que j’avais rêvé -
Une jeune fille
que je connaissais bien
se penchait à la portière de ma voiture
et me caressait la main -

Je la rencontrerai dans la rue
nous dirons des choses banales
elle et moi
Mais je ne cesserai jamais
de chercher dans ses yeux
ce regard paisible -

(William Carlos Williams)

 

 

 

Je voulais écrire un poème
que tu comprendrais.
A quoi me servirait-il
si tu ne pouvais le comprendre ?
Mais tu dois faire un effort -
- Mais
Ecoute, tu sais comme
les petites filles courent en riant
dans Park Avenue la nuit tombée
quand elles devraient être au lit chez elles ?
Et bien,
moi je suis comme ça aussi.

(William Carlos Williams)

 

 

A une pauvre vieille femme

mâchant une prune dans
la rue un sac de papier
plein dans la main
Quel goût elles ont pour elle
Quel goût elles ont
pour elle. Quel goût
elles ont pour elle.

(William Carlos Williams)

 

 

 

Dans la pluie
et les lumières
j’ai vu le chiffre 5
en or
sur une voiture de pompier
rouge
avançant
tendue
inaperçue
dans les sonneries des cloches
les hurlements des sirènes
et le grondement des roues
dans la ville sombre.

(William Carlos Williams)

 

 

La descente est appel
comme la montée fut appel
Avec le soir, l’amour s’éveille
quoique ses ombres
s’animent pour cela
que le soleil brille -
s’assoupissent soudain et se détachent
du désir.
Un amour sans ombre vibre soudain
commence à s’éveiller
comme la nuit
avance.
La descente
faite de désespoirs
et privée de perfection
accomplit un nouvel éveil :
qui est un retournement
du désespoir.

(William Carlos Williams)

 

 

L’asphodèle
n’a pas d’odeur
sauf pour l’imagination
mais elle aussi
célèbre la lumière.

(William Carlos Williams)

 

 

 

Il n’est plus rien
il est mort
ratatiné sous sa peau
Mettez sa tête sur
une chaise et ses
pieds sur une autre et
il sera là
comme un acrobate -
L’amour est vaincu. Il
l’a vaincu. C’est pourquoi
il est insupportable -
parce que
… il fait de l’amour
un hurlement contenu
d’angoisse et de défaite -

(William Carlos Williams)

 

Du désordre (chaos)
l’ordre jaillit
- jaillit fertile.
Le chaos le nourrit. Le chaos
nourrit l’arbre.

(William Carlos Williams)

 

 

La beauté rigoureuse est notre quête.
Mais comment trouverez-vous la beauté
alors qu’elle est prisonnière de l’esprit,
toute preuve abolie?

(William Carlos Williams)

 

Car il est un vent ou l’esprit d’un vent
dans tous les livres faisant écho à la vie
là, un vent haut qui emplit les conduits
de l’oreille au point que l’on croit entendre le vrai vent.

(William Carlos Williams)

 

 

soulevée comme l’air, portée, multicolore,
surface marine -
divisée comme la rosée,
brumes flottantes

(William Carlos Williams)

 

 

 

Le roc
marié à la rivière
ne fait
aucun bruit
Et la rivière
passe – mais je demeure
et je crie
et j’appelle sans cesse
les oiseaux
et les nuages

(William Carlos Williams)

 

 

Le sang coule paisible et indifférent, ni le visage
ne souffre ni le sol ne sue ni la
bouche n’est sèche.

(William Carlos Williams)

 

 

La forme
des émotions est cristalline,
ses facettes sont géométriques.

(William Carlos Williams)

 

 

 

J’aime le caroubier
le doux caroubier blanc
Combien?
Combien?
Combien coûte-t-il
d’aimer le caroubier
en fleur?

(William Carlos Williams)

 

 

 

Je sens la caresse de mes doigts
sur mon cou quand je mets mon col
et je pense avec tendresse
aux douces dames que j’ai connues.

(William Carlos Williams)

 

 

Que le serpent attende sous
son herbe
et que l’écriture
soit de mots, lents et rapides, prompts
dans l’attaque, patients dans l’attente,
vigilants.

- par la métaphore réconcilier
les êtres et les pierres.
Composer. (il n’est d’idées
que dans les choses.) Inventer!
saxifrage est ma fleur qui fend
les rochers.

(William Carlos Williams)

Mais moi
je suis un vieillard. J’
en ai assez.
Le principe féminin du monde
est mon appel
à l’extrémité
où je suis rendu.

(William Carlos Williams)

 

Nulle femme n’est vertueuse
qui ne se donne à son amant
sur-le-champ.

(William Carlos Williams)

 

 

 

Une haine radicale
parfois porte une fleur
pour cristal
camélia blanc

Elle prend
la forme de l’amour
est l’amour
selon toute apparence

(William Carlos Williams)

 

 

 

Il est, dans le dur
don et l’offrande
de la vie d’un homme avec
une femme
une chose qui n’est pas contrainte exactement
mais au-delà
et au-dessus de
ça,
quelque chose qui veut s’élever
et se rendre
libre.

(William Carlos Williams)

Ce fut l’amour de l’amour,
l’amour qui englobe tout le reste,
un amour reconnaissant,
amour de la nature, des êtres,
des animaux,
un amour engendrant
douceur et bonté
qui m’émut,
et cela je le vis en toi.

(William Carlos Williams)

 

Et le mythe
qui soutient le roc,
qui soutient l’eau vit là-bas -
dans cette grotte, cette fissure profonde,
verte vacillation
inspirant la terreur.

(William Carlos Williams)

 

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25 octobre 2012 4 25 /10 /octobre /2012 12:36

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I. L'ENTERREMENT DES MORTS

 

 

Avril est le plus cruel des mois, qui fait sortir

Le lilas de la terre morte, mélange

Désir et souvenir, et trouble

Les racines inertes par ses pluies de printemps.

L'hiver nous a tenu au chaud, couvrant

La terre d'une neige oublieuse, et nourrissant

Un peu de vie dans de secs tubercules.

L'été nous a surpris, débarquant au Starnbergersee

A travers une averse ; on s'est arrêté sous les portiques,

Pour continuer, l'éclaircie venue, dans le Hofgarten,

Boire un café, et parler pendant une heure.

Bin gar keine Russin, stamm'aus Litauen, echt deutsch.

Et quand on était gosse, en visite chez l'archiduc,

Chez mon cousin, il m'entraînait sur une luge

Et j'avais le frisson. Il disait, Marie,

Marie, tiens bon. Et on dévalait la pente.

Dans les montagnes, là on se sent libre.

Je lis, presque toute la nuit, et descends dans le sud en hiver.

Quelles sont ces racines qui s'agrippent, quelles branches poussent

Dans ces gravats pierreux ? Fils de l'homme,

Tu ne peux le dire ni le deviner, car tu ne connais

Qu'un amoncellement d'images brisées, là où le soleil frappe,

Et l'arbre mort n'offre aucun abri, la sauterelle aucun répit,

La roche sèche aucun bruit d'eau. A peine

S'il y a de l'ombre sous ce rocher rouge,

(Viens t'abriter sous l'ombre de ce rocher rouge)

Et je te montrerai quelque chose qui diffère à la fois

De ton ombre marchant au matin à grands pas derrière toi,

Et de ton ombre au soir venant à ta rencontre ;

Je te montrerai l'effroi dans une poignée de

«Tu m'as donné des jacinthes voilà à peine un an ;

Ils m'ont appelé la fille aux jacinthes.»

— Pourtant quand nous sommes rentrés, tard, du jardin aux jacinthes,

Toi les bras pleins et les cheveux mouillés, je ne pouvais

Pas parler, et mes yeux se voilaient, je n'étais

Ni vivant ni mort, et je ne savais

'You ! hypocrite lecteur ! — mon semblable,— mon frère !'

Regardant en pleine lumière, le silence.

Oed' und leer das Meer.

Madame Sosostris, célèbre voyante,

A eu un mauvais rhume, et passe néanmoins

Pour la femme la plus avisée d'Europe,

Un méchant jeu de cartes en mains. Voici, dit-elle,

Votre carte, le Marin Phénicien Noyé :

(Voici des perles qui furent ses yeux. Regarde !)

Voici Belladonna, la Dame des Récifs,

La Dame des Situations.

Voici l'Homme-aux-trois-bâtons, et voici la Roue de la Fortune,

Et voici le Marchand-Borgne, et cette carte,

Toute vide, c'est quelque chose qu'il porte sur le dos,

Qu'il m'est interdit de voir. Je ne trouve pas

Le Pendu. Gardez-vous de la mort par l'eau.

Je vois des foules de gens, qui tournent en rond.

Merci. Quand vous verrez cette chère Madame Equitone,

Dites lui de ma part que je lui porterai l'horoscope moi-même ;

Il faut être si prudent par les temps qui courent.

Fantomatique City,

Sous le brouillard ocre d'une aurore hivernale,

Une foule coulait sur London Bridge, tant et tant,

Je n'aurais pas crû que la mort en eût pourfendu tant.

Des soupirs s'exhalaient, courts et rapides,

Et chacun allait les yeux sur ses chaussures.

Ils remontaient la pente, puis dévalaient King William Street,

Jusqu'à l'endroit où Sainte-Marie Woolnoth mène sa vie carillonnante,

Avec un son sourd sur le dernier coup de neuf heures.

Là, j'aperçus quelqu'un de ma connaissance, et l'arrêtai en criant : «Stetson !

«Toi qui fus avec moi dans la flotte à Mylæ !

«Ce cadavre que tu plantas l'an dernier dans ton jardin,

«A-t-il commencé à germer ? Fleurira-t-il cette année ?

«Ou la soudaine gelée a-t-elle troublé sa couche ?

«O retiens loin d'ici le Chien, qui est ami de l'homme,

«Ou avec ses griffes il le déterrera encore !

«Toi ! hypocrite lecteur ! — mon semblable, — mon frère !»

 

 

II. UNE PARTIE D'ECHECS

La Chaise où elle siégeait, pareille à un trône poli,

Rutilait dans le marbre, là où la glace

Aux supports rehaussés de vignes fructueuses

— D'où lorgnait un Cupidon doré

(Un autre se cachait les yeux derrière une aile) —

Doublait les feux des candélabres à sept branches

Reflétant la lumière sur la table tandis que

Le scintillement de ses bijoux venait s'ajouter, venu

De coffrets en satin débordant de richesses.

Dans des fioles en ivoire et verres colorés,

Ouvertes, restaient tapis ses étranges parfums synthétiques,

En onguent, poudre, ou liquide — qui troublaient, brouillaient,

Noyaient les sens dans les odeurs ; mélangées par l'air

Frais venu de la fenêtre, celles-ci montaient Grossir la flamme allongée des chandelles,

En projetant leurs fumées vers les lambris,

Où tremblaient les motifs du plafond à caissons.

D'énormes bois d'échouage cloutés de cuivre

Brûlaient dans des verts et des oranges, encadrés par la pierre colorée

Où, dans la lumière triste, nageait un dauphin sculpté.

Sur le dessus antique de la cheminée était disposé

— Comme une fenêtre donnerait sur une scène sylvestre —

La métamorphose de Philomèle, par le roi cruel

Si rudement forcée ; là pourtant le rossignol Emplissait tout le désert de sa voix inviolable,

Et toujours il criait — et toujours le monde poursuit sa ronde —,

«Jug, jug», vers des oreilles crasseuses.

Et d'autres rogatons fanés du temps

S'étalaient sur les murs ; des formes au regard fixe

Se penchaient vers vous en s'inclinant, dictant le silence à la pièce enclose.

Des pas traînaient sur les marches.

A la lueur du feu, sous la brosse, ses cheveux

Étalés en dards étincelants

Rougeoyaient en paroles, pour retourner sauvagement au calme

«J'ai les nerfs en pelote ce soir. Oui, en pelote. Reste avec moi.

Parle-moi. Pourquoi tu parles jamais. Parle.

A quoi tu penses ? A quoi ? Quoi ?

Je sais jamais ce que tu penses. Pense.»

Je pense que nous sommes dans l'allée aux rats

Là où les morts ont perdu leur os.

«Qu'est-ce que c'est que ce bruit ?»

Le vent sous la porte.

«Qu'est-ce que c'est que ce buit encore ? Qu'est-ce que fiche le vent ?»

Rien toujours rien.

«Tu

Ne sais rien ? Tu ne vois rien ? Tu ne te rappelles

Rien ?»

Je me rappelle

Voici des perles qui furent ses yeux.

«T'es vivant, ou pas ? T'as rien dans la tête ?»

Rien que

O O O O ce fox-trot Skakespeahearien —

C'est si élégant

Si intelligent

«Que dois-je faire à présent ? Que dois-je faire ?

Je dois courir dehors comme je suis, et marcher dans la rue

Les cheveux défaits, comme ça. Que ferons-nous demain ?

Que ferons-nous jamais ?»

L'eau chaude à dix heures.

Et s'il pleut, une berline à quatre heures.

Puis nous ferons une partie d'échecs,

Pressant nos yeux grand ouverts, et attendant que l'on frappe à la porte.

Quand le mari de Lil a été démobilisé, j'ai dit —

J'ai pas mâché mes mots, j'i ai dit moi-même

DEPECHEZ, S'IL VOUS PLAIT, ON FERME

Maintenant qu'Albert i revient, mets tes belles fringues.

Il voudra savoir c'que t'as fait du fric qu'i t'as donné

Pour t'acheter des dents. Il l'a fait, et même que j'étais là.

Faut toutes les sortir, Lil, et t'faire faire un chouette ratelier,

Q'il a dit, j'te jure, j'supporte plus d'te voir comme ça.

Et moi non plus, j'ai dit, pense à ce pauvre Albert,

Ça fait quatre ans qu'il est dans l'armée, i veut avoir du bon temps,

Et si tu lui en donnes pas, d'aut' l'feront, j'te le dis.

— Ah, tu crois ça, qu'elle a dit. Et comment ! que j'ai dit. Ben, j'saurai qui r'mercier, qu'elle a fait en m'regardant droit dans les yeux.

DEPECHEZ, S'IL VOUS PLAIT, ON FERME

Et si ça te plait pas, ça sera l'même prix, que j'lui dis.

D'aut' sauront se l'prendre et se l'garder, si toi tu sais pas.

Mais si Albert se barre, ça sera pas faute de t'avoir prévenue.

Tu d'vrais avoir honte, j'lui dis, d'avoir l'air si déglingue.

(Elle, avec seulement ses trente-et-un balais.)

J'y peux rien, qu'elle dit en tirant la gueule,

C'est leurs pillules que j'ai pris pour le faire passer. (Ç'aurait été

son cinquième, et elle avait failli claquer avec le petit George

L'pharmacien avait dit qu'tout irait bien, mais après j'ai pus été la même.

T'es vraiment dingue, j'lui dis.

Écoute, si Albert te fiche pas la paix, alors tant pis, que j'dis,

Pourquoi qu'tu t'es mariée si tu veux pas de gosses ?

DEPECHEZ, S'IL VOUS PLAIT, ON FERME

Eh ben, le dimanche qu'Albert est r'venu, ils ont fait des trucs de cochon,

Et même qu'ils m'ont demandé de venir en manger, tant que c'était chaud...

DEPECHEZ, S'IL VOUS PLAIT, ON FERME

DEPECHEZ, S'IL VOUS PLAIT, ON FERME

'soir Bill. 'soir Lou. 'soir May. 'soir.

Hou hou. Bo'soir. Bo'soir.

Bonsoir, Mesdames, bonsoir, gentes dames, bonsoir, bonsoir.

 

 

III. LE SERMON DE FEU

 

 

La tente du fleuve est brisée ; les derniers doigts de la feuille

S'agrippent et sombrent dans la berge humide. Le vent traverse

La terre brune, sans oreille pour l'entendre. Les nymphes s'en sont allées.

Douce Tamise, cours doucement jusqu'à la fin de mon chant.

Le fleuve ne porte aucune bouteille vide, emballage à sandwichs,

Mouchoir de soie, boite à papier, mégot de cigarette

Et autre témoignage des nuits d'été. Les nymphes s'en sont allées.

Et leurs amis, les traînaillants héritiers des directeurs de la City :

En allés, sans laisser d'adresse.

Sur les bords du Léman, je m'assis et pleurai...

Douce Tamise, cours doucement jusqu'à la fin de mon chant,

Douce Tamise, cours doucement, car je ne parle ni fort ni pour longtemps.

Mais derrière moi, dans une froide bourrasque, j'entends

Le cliquettis des os, et les rires étouffés qui vont de bouche à oreille.

Un rat rampait doucement à travers la végétation

Traînant sa panse visqueuse sur la berge

Tandis que je pêchais sur le morne canal

Un soir d'hiver, au coin derrière le gazomètre

En méditant sur le naufrage de mon frère le roi

Et sur la mort, auparavant, de mon père le roi.

Corps blancs et nus sur l'humide terre basse

Os jetés dans une petite soupente sèche et basse,

Par le seul pied des rats frôlés au long des ans.

Mais derrière moi de loin en loin j'entends

Le bruit des trompes et des moteurs, qui conduiront

Sweeney vers Madame Portille au printemps.

Ô la lune brillait fort sur Madame Portille

Et sur sa fille 200

Elles se lavent les pieds dans l'eau qui pétille

Et ô ces voix d'enfants chantant dans la coupole !

Twit twit twit

.

Jug jug jug jug jug jug

Si rudement forcée.

Térée

Fantomatique City

Sous le brouillard ocre d'un hivernal midi

Monsieur Eugénides, négociant smyrniote

Mal rasé, la poche pleine de raisins de Corinthe

«C. i. f. London» : ses papiers bien en vue

Me demanda en français démotique

De partager son déjeuner au Cannon Street Hotel

Puis son week-end à l'Hotel Métropole.

A l'heure violette, quand les yeux et le dos

Se relèvent du bureau, quand la machine humaine attend

Comme un taxi qui attend vrombissant,

Moi, Tirésias, bien qu'aveugle, vrombissant entre deux vies,

Vieil homme aux seins de femme ridés, je peux voir

— A l'heure violette, l'heure du soir qui pousse

Vers le logis, ramène le marin du large,

Et la dactylo à la maison pour le thé, nettoie la table du petit-déjeuner,

Allume le poêle, et ouvre les boites de conserves —,

A la fenêtre périlleusement étalées

Ses combinaisons séchées par les derniers rayons du soleil,

Sur le divan (son lit la nuit) s'empilent

Bas, mules, soutien-gorges et corsets.

Moi, Tirésias, vieil homme aux mamelles ridées

Ai perçu la scène, et a prédit le reste —

Moi aussi j'attendais le visiteur prévu.

Lui, le jeune homme boutonneux, arrive,

Petit gratte-papier d'agence imobilière, l'oeil fier,

Un de ces types vulgaires à qui l'aplomb va

Comme un chapeau de soie sur un millionnaire de Bradford.

Comme il s'en doute, le temps lui est maintenant propice,

Le repas est fini, elle est fatiguée et s'ennuie,

Il entreprend de l'attiser par des caresses

Jamais bien réprimandées, quoique non désirées.

Enflammé et résolu, il monte aussitôt à l'attaque ;

Ses mains baladeuses ne rencontrent aucune défense ;

Sa vanité n'exige pas de réponse,

Et fait de l'indifférence bienvenue .

(Et moi, Tirésias, j'ai souffert à l'avance tout

Ce qui s'est joué sur ce même divan, ou lit ;

Moi qui fus assis au pied du mur de Thèbes

Et ai marché au milieu des morts les plus vils.)

Il accorde pour finir un baiser condescendant

Et marche à tâtons vers l'escalier resté dans l'ombre...

Elle se retourne et jette un oeil dans le miroir,

A peine consciente de son amant parti ;

Son cerveau autorise le passage d'une pensée à demi-formée :

«Bon, ben c'est fait : et j'suis contente qu'ce soit fini.»

Quand belle femme à folie s'abandonne et

Va et vient à nouveau dans sa chambre, seule,

Elle se lisse machinalement les cheveux,

Et met un disque sur la platine.

«Cette musique s'est glissée jusqu'à moi par-dessus les eaux»

En remontant le Strand, et Queen Victoria Street.

City, ô City, je peux parfois entendre

Aux abords d'un bar dans Lower Thames Street,

Les douces pleurnicheries d'une mandoline

A travers le cliquetis et le brouhaha

Des pêcheurs déjeunant le midi, là où les murs

De Magnus Martyr offrent

L'inexplicable splendeur des ors et des argents ioniques.

Le fleuve suinte

Le pétrole et le bitume

Les gabares dérivent

Entre deux marées

Les voiles rouges

Gonflées

Sous le vent se balancent sur la lourde bôme.

Les gabares repoussent

Les rondins le long du courant

Dans la direction de Greenwich

Par-delà l'île aux chiens.

Weialala leia

Wallala leialala

Elizabeth et Leister

Aux avirons

La poupe était faite

D'une coque dorée

Rouge et or

La houle vive

Ondoyait sur les deux rives

Le vent d'Ouest

Portait dans le courant

Le chant des cloches

Blanches tours

Weialala leia

Wallala leialala

«Des trams et des arbres poussièreux.

Highbury m'a portée. Richmond et Kew

M'ont défaite. Près de Richmond j'ai levé les genoux

Étendue sur le fond d'un étroit canoe.»

«J'ai les pieds à Moorgate, et mon coeur

Sous les pieds. Après ce qui s'est passé

Il a pleuré. Il a promis 'de recommencer à zéro.'

Je n'ai fait aucun commentaire. De quoi lui en voudrais-je ?»

«Sur la plage, à Margate.

Je ne peux rien relier

A rien.

Les ongles écornés sur des mains douteuses.

Ma famille gens humbles qui n'attendent

 

Rien.»

lala

A Carthage alors je m'en fus

Brûlant brûlant brûlant brûlant

Ô Seigneur Tu m'arraches

Ô Seigneur Tu cueilles

brûlant

 

 

IV. LA MORT PAR L'EAU

 

Phlébas le phénicien, un mort de quinze jours,

A oublié le cri des mouettes, et la houle profonde

Et les profits et pertes.

Un courant sous-marin

Lui a sucé les os en susurrant. Ballotté comme un ludion

Il est passé par tous les stades de sa vie et de sa jeunesse

Pour entrer dans le grand tourbillon.

Gentil ou juif

O toi qui tiens la barre et regardes droit au vent,

Pense à Phlébas, qui jadis fut grand et élégant comme toi.

 

V. CE QU'A DIT LE TONNERRE

 

Après la torche rouge sur les faces en sueur

Après le silence glacé dans les jardins

Après l'angoisse dans les endroits pierreux

Les cris et les pleurs

La prison le palais et la réverbération

Du tonnerre de printemps sur les montagnes au loin

Lui qui vivait le voilà mort

Nous qui vivions nous voilà mourant

Avec un peu de patience

Ici point d'eau mais seulement du rocher

Du rocher et point d'eau et la route sablonneuse

La route en lacets qui monte dans les montagnes

Qui sont des montagnes de rocher sans eau

S'il y avait de l'eau nous ferions halte et boirions

Au milieu des rochers on ne peut faire halte ni penser

La sueur est sèche et les pieds sont dans le sable

Si seulement il y avait de l'eau au milieu des rochers

Montagne morte, bouche aux dents carriées qui ne peut cracher

Ici nul ne peut tenir debout ni s'étendre ou s'asseoir

Il n'y a même pas de silence dans les montagnes

Mais un tonnerre sec, stérile et sans pluie

Il n'y a même pas de solitude dans les montagnes

Mais des faces rouges et renfrognées qui ricanent et montrent les dents

Au seuil de maisons en boue séchée

S'il y avait de l'eau

Et non des rochers

S'il y avait des rochers

Et aussi de l'eau

Et de l'eau

Une source

Une mare dans les rochers

Si seulement il y avait le bruit de l'eau

Et non la cigale

Et l'herbe sèche qui chantent

Mais le bruit de l'eau sur un rocher

Là où la grive-ermite chante dans les pins

Flip flop flip flop flop flop flop

Mais il n'y a pas d'eau

Qui est le troisième qui marche toujours à tes côtés ?

Quand je compte il n'y a que toi et moi

Mais quand je regarde au loin sur la route blanche

Il y a toujours un autre qui marche à tes côtés

Furtivement enveloppé d'un manteau brun, encapuchonné,

Homme ou femme, je ne sais

— Mais qui est celui-là de l'autre côté de toi ?

Quel est ce bruit haut dans les airs

Mumure d'une maternelle lamentation

Quelles sont ces hordes encapuchonnées qui grouillent

Sur des plaines sans fin, trébuchant sur la terre craquelée

Que cerne seul l'horizon plat

Quelle est la ville par delà les montagnes

Qui se craquèle, se remembre et éclate dans l'air violet

Tours qui s'effondrent

Jérusalem Athènes Alexandrie

Vienne Londres

Fantomatiques

Une femme tirait vivement sur ses longs cheveux noirs

Et improvisait sur ces cordes une chuchotante musique

Et, dans la lumière violette, des chauves-souris à face de bébé

Sifflaient, et battaient des ailes

Et glissaient la tête en bas le long du mur noirci

Et dans l'air sens dessus dessous il y avait des tours

Sonnant les cloches du souvenir, avec leur carillon

Et des voix montant des puits taris et des citernes vides.

Dans ce trou pourri au milieu des montagnes

Dans le faible rayon de lune, l'herbe chante

Sur les tombes en désordre, autour de la chapelle

Il y a la chapelle vide, qui n'est que l'abri du vent.

Elle n'a pas de fenêtres, et la porte claque,

Les os séchés ne font de mal à personne.

Seul un coq se tient sur le faîte

Co co rico co co rico

Dans un éclair de tonnerre. Puis une bourrasque humide

Qui apporte la pluie.

Ganga était submergé, et les feuilles flasques

Attendaient la pluie, tandis que les nuages noirs

Se rassemblaient au loin, sur Himavant.

La jungle était tapie, blottie dans le silence.

Alors le tonnerre dit

Datta : Qu'avons-nous donné ?

Mon ami, le sang me monte au coeur

L'épouvantable audace d'un moment de faiblesse

Qu'un long temps de prudence ne saurait racheter

Par cela, et cela seul, nous avons existé

Qu'on ne trouvera point dans nos nécrologies

Ni dans les souvenirs tissés par l'araignée bienfaisante

Ni sous les sceaux brisés par le notaire vorace

Dans nos chambres vides

Dayadhwam : j'ai entendu la clef

tourner une fois dans la porte, et tourner une fois seulement

Nous pensons à la clef, chacun en prison

Tout à la pensée de la clef, chacun se fait une prison

Pourtant à la tombée de la nuit, des rumeurs éthérées

Raniment pour un temps un Coriolan brisé

DA

Damyata : le bateau a répondu

Gaiement à la main experte en aviron et en voile

La mer était calme, ton coeur aurait répondu

Gaiement à l'invite, battant avec docilité

Aux mains apaisantes

Je m'assis sur la plage

Pour pêcher, la plaine aride derrière moi

Mettrai-je au moins de l'ordre dans mes terres ?

London Bridge s'écroule, s'écroule, s'écroule

Poi s'ascose nel foco che gli affina

Quando fiam uti chelidon... Ô, hirondelle hirondelle

Le prince d'Aquitaine à la tour abolie

Ces fragments je les ai élevés contre mes ruines

Parbleu, je te comblerai. Jéronimo il est encore fou.

Datta. Dayadhwam. Damyata.

Shantih shantih shantih

 

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19 octobre 2012 5 19 /10 /octobre /2012 08:29

MIRONJeune fille

Jeune fille plus belle que toutes nos légendes
de retour à la maison que protègent les mères
secrète et enjouée parmi les êtres de l'été
elle aimait bien celui qui cache son visage

sur mon corps il ne reste que bruine d'amour
au loin les songes se rassemblent à sa taille
pour les bouquets d'eau de ses yeux trop beaux
les yeux qu'elle a lui font trop mal à l'âme

jeune fille plus perdue que toute la neige
les ans s'encordent sur mes longueurs de solitude
et toujours à l'orée de ta distance lointaine
tes mille essaims de sourires encore m'escortent

j'en parle à cause d'un village de montagnes
d'où s'envolent des rubans de route fragiles
toi et moi nous y fûmes plusieurs fois la vie
avec les bonheurs qui d'habitude arrivent

je parle de ces choses qui nous furent volées
mais les voudra la mort plus que l'ombre légère
nous serons tous deux allongés comme un couple
enfin heureux dans la mémoire de mes poèmes

***

Plus belle que les larmes

Jeune fille plus belle que les larmes
qui ont coulé plus qu'averses d'avril
beaux yeux aux ondes de martin-pêcheur
où passaient les longs-courriers de mes désirs
mémoire, ô colombe dans l'espace du coeur
je me souviens de sa hanche de navire
je me souviens de ses épis de frissons
et sur mes fêtes et mes désastres
je te salue toi la plus belle
et je chante

***

La marche à l'amour

Tu as les yeux pers des champs de rosées
tu as des yeux d'aventure et d'années-lumière
la douceur du fond des brises au mois de mai
dans les accompagnements de ma vie en friche
avec cette chaleur d'oiseau à ton corps craintif
moi qui suis charpente et beaucoup de fardoches
moi je fonce à vive allure et entêté d'avenir
la tête en bas comme un bison dans son destin
la blancheur des nénuphars s'élève jusqu'à ton cou
pour la conjuration de mes manitous maléfiques
moi qui ai des yeux où ciel et mer s'influencent
pour la réverbération de ta mort lointaine
avec cette tache errante de chevreuil que tu as

tu viendras tout ensoleillée d'existence
la bouche envahie par la fraîcheur des herbes
le corps mûri par les jardins oubliés
où tes seins sont devenus des envoûtements
tu te lèves, tu es l'aube dans mes bras
où tu changes comme les saisons
je te prendrai marcheur d'un pays d'haleine
à bout de misères et à bout de démesures
je veux te faire aimer la vie notre vie
t'aimer fou de racines à feuilles et grave
de jour en jour à travers nuits et gués
de moellons nos vertus silencieuses
je finirai bien par te rencontrer quelque part
bon dieu!
et contre tout ce qui me rend absent et douloureux
par le mince regard qui me reste au fond du froid
j'affirme ô mon amour que tu existes
je corrige notre vie

nous n'irons plus mourir de langueur
à des milles de distance dans nos rêves bourrasques
des filets de sang dans la soif craquelée de nos lèvres
les épaules baignées de vols de mouettes
non
j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d'indécence
un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions
profondes
frappe l'air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l'amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j'ai quand même idée farouche
de t'aimer pour ta pureté
de t'aimer pour une tendresse que je n'ai pas connue
dans les giboulées d'étoiles de mon ciel
l'éclair s'épanouit dans ma chair
je passe les poings durs au vent
j'ai un coeur de mille chevaux-vapeur
j'ai un coeur comme la flamme d'une chandelle
toi tu as la tête d'abîme douce n'est-ce pas
la nuit de saule dans tes cheveux
un visage enneigé de hasards et de fruits
un regard entretenu de sources cachées
et mille chants d'insectes dans tes veines
et mille pluies de pétales dans tes caresses

tu es mon amour
ma clameur mon bramement
tu es mon amour ma ceinture fléchée d'univers
ma danse carrée des quatre coins d'horizon
le rouet des écheveaux de mon espoir
tu es ma réconciliation batailleuse
mon murmure de jours à mes cils d'abeille
mon eau bleue de fenêtre
dans les hauts vols de buildings
mon amour
de fontaines de haies de ronds-points de fleurs
tu es ma chance ouverte et mon encerclement
à cause de toi
mon courage est un sapin toujours vert
et j'ai du chiendent d'achigan plein l'âme
tu es belle de tout l'avenir épargné
d'une frêle beauté soleilleuse contre l'ombre
ouvre-moi tes bras que j'entre au port
et mon corps d'amoureux viendra rouler
sur les talus du mont Royal
orignal, quand tu brames orignal
coule-moi dans ta plainte osseuse
fais-moi passer tout cabré tout empanaché
dans ton appel et ta détermination

Montréal est grand comme un désordre universel
tu es assise quelque part avec l'ombre et ton coeur
ton regard vient luire sur le sommeil des colombes
fille dont le visage est ma route aux réverbères
quand je plonge dans les nuits de sources
si jamais je te rencontre fille
après les femmes de la soif glacée
je pleurerai te consolerai
de tes jours sans pluies et sans quenouilles
des circonstances de l'amour dénoué
j'allumerai chez toi les phares de la douceur
nous nous reposerons dans la lumière
de toutes les mers en fleurs de manne
puis je jetterai dans ton corps le vent de mon sang
tu seras heureuse fille heureuse
d'être la femme que tu es dans mes bras
le monde entier sera changé en toi et moi

la marche à l'amour s'ébruite en un voilier
de pas voletant par les lacs de portage
mes absolus poings
ah violence de délices et d'aval
j'aime
que j'aime
que tu t'avances
ma ravie
frileuse aux pieds nus sur les frimas de l'aube
par ce temps profus d'épilobes en beauté
sur ces grèves où l'été
pleuvent en longues flammèches les cris des pluviers
harmonica du monde lorsque tu passes et cèdes
ton corps tiède de pruche à mes bras pagayeurs
lorsque nous gisons fleurant la lumière incendiée
et qu'en tangage de moisson ourlée de brises
je me déploie sur ta fraîche chaleur de cigale
je roule en toi
tous les saguenays d'eau noire de ma vie
je fais naître en toi
les frénésies de frayères au fond du coeur d'outaouais
puis le cri de l'engoulevent vient s'abattre dans ta
gorge
terre meuble de l'amour ton corps
se soulève en tiges pêle-mêle
je suis au centre du monde tel qu'il gronde en moi
avec la rumeur de mon âme dans tous les coins
je vais jusqu'au bout des comètes de mon sang
haletant
harcelé de néant
et dynamité
de petites apocalypses
les deux mains dans les furies dans les féeries
ô mains
ô poings
comme des cogneurs de folles tendresses
mais que tu m'aimes et si tu m'aimes
s'exhalera le froid natal de mes poumons
le sang tournera ô grand cirque
je sais que tout mon amour
sera retourné comme un jardin détruit
qu'importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d'éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes

puis les années m'emportent sens dessus dessous
je m'en vais en délabre au bout de mon rouleau
des voix murmurent les récits de ton domaine
à part moi je me parle
que vais-je devenir dans ma force fracassée
ma force noire du bout de mes montagnes
pour te voir à jamais je déporte mon regard
je me tiens aux écoutes des sirènes
dans la longue nuit effilée du clocher de
Saint-Jacques
et parmi ces bouts de temps qui halètent
me voici de nouveau campé dans ta légende
tes grands yeux qui voient beaucoup de cortèges
les chevaux de bois de tes rires
tes yeux de paille et d'or
seront toujours au fond de mon coeur
et ils traverseront les siècles

je marche à toi, je titube à toi, je meurs de toi
lentement je m'affale de tout mon long dans l'âme
je marche à toi, je titube à toi, je bois
à la gourde vide du sens de la vie
à ces pas semés dans les rues sans nord ni sud
à ces taloches de vent sans queue et sans tête
je n'ai plus de visage pour l'amour
je n'ai plus de visage pour rien de rien
parfois je m'assois par pitié de moi
j'ouvre mes bras à la croix des sommeils
mon corps est un dernier réseau de tics amoureux
avec à mes doigts les ficelles des souvenirs perdus
je n'attends pas à demain je t'attends
je n'attends pas la fin du monde je t'attends
dégagé de la fausse auréole de ma vie

***

Poème de séparation 1

Comme aujourd'hui quand me quitte cette fille
chaque fois j'ai saigné dur à n'en pas tarir
par les sources et les noeuds qui s'enchevêtrent
je ne suis plus qu'un homme descendu à sa boue
chagrins et pluies couronnent ma tête hagarde
et tandis que l'oiseau s'émiette dans la pierre
les fleurs avancées du monde agonisent de froid
et le fleuve remonte seul debout dans ses vents

je me creusais un sillon aux larges épaules
au bout son visage montait comme l'horizon
maintenant je suis pioché d'un mal d'épieu
christ pareil à tous les christs de par le monde
couchés dans les rafales lucides de leur amour
qui seul amour change la face de l'homme
qui seul amour prend hauteur d'éternité
sur la mort blanche des destins bien en cible

je t'aime et je n'ai plus que les lèvres
pour te le dire dans mon ramas de ténèbres
le reste est mon corps igné ma douleur cymbale
nuit basalte de mon sang et mon coeur derrick
je cahote dans mes veines de carcasse et de boucane

la souffrance a les yeux vides du fer-blanc
elle rave en dessous feu de terre noire
la souffrance la pas belle qui déforme
est dans l'âme un essaim de la mort de l'âme

Ma Rose Stellaire Rose Bouée Rose Ma
Rose Éternité
ma caille de tendresse mon allant d'espérance
mon premier amour aux seins de pommiers en fleurs
dans la chaleur de midi violente

***

Poème de séparation 2

Tu fus quelques nuits d'amour en mes bras
et beaucoup de vertige, beaucoup d'insurrection
même après tant d'années de mer entre nous
à chaque aube il est dur de ne plus t'aimer

parfois dans la foule surgit l'éclair d'un visage
blanc comme fut naguère le tien dans ma tourmente
autour de moi l'air est plein de trous bourdonnant
peut-être qu'ailleurs passent sur ta chair désolée
pareillement des éboulis de bruits vides
et fleurissent les mêmes brûlures éblouissantes

si j'ai ma part d'incohérence, il n'empêche
que par moments ton absence fait rage
qu'à travers cette absence je me désoleille
par mauvaise affliction et sale vue malade
j'ai un corps en mottes de braise où griffe
un mal fluide de glace vive en ma substance

ces temps difficiles malmènent nos consciences
et le monde file un mauvais coton, et moi
tel le bec du pivert sur l'écorce des arbres
de déraison en désespoir mon coeur s'acharne
et comme, mitraillette, il martèle
ta lumière n'a pas fini de m'atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi

Gaston Miron

***

Mon bel amour

Mon bel amour navigateur
mains ouvertes sur les songes
tu sais la carte de mon coeur
les jeux qui te prolongent
et la lumière chantée de ton âme

qui ne devine ensemble
tout le silence les yeux poreux
ce qu'il nous faut traverser le pied secret
ce qu'il nous faut écouter
l'oreille comme un coquillage
dans quel pays du son bleu
amour émoi dans l'octave du don

sur la jetée de la nuit
je saurai ma présence
d'un voeu à l'azur ton mystère
déchiré d'un espace rouge-gorge

***

Pour retrouver le monde de l'amour

Nous partirons de nuit pour l'aube des Mystères
et tu ne verras plus les maisons et les terres
et ne sachant plus rien des anciennes rancoeurs
des détresses d'hier, des jungles de la peur
tu sauras en chemin tout ce que je te donne
tu seras comme moi celle qui s'abandonne

nous passerons très haut par-dessus les clameurs
et tu ne vivras plus de perfides rumeurs
or loin des profiteurs, des lieux de pestilence
tu entendras parler les mages du silence
alors tu connaîtras la musique à tes pas
et te revêtiront les neiges des sagas

nous ne serons pas seuls à faire le voyage
d'autres nous croiseront parmi les paysages
comme nous, invités à ce jour qui naîtra
nous devons les chérir d'un amour jamais las
eux aussi, révoltés, vivant dans les savanes
répondent à l'appel secret des caravanes

quand nous avancerons sur l'étale de mer
je te ferai goûter à la pulpe de l'air
puis nous libérerons nos joies de leur tourmente
de leur perte nos mains, nos regards de leurs pentes
des moissons de fruits mûrs pencheront dans ton coeur
dans ton corps s'épandront d'incessantes douceurs

après le temps passé dans l'étrange et l'austère
on nous accueillera les bras dans la lumière
l'espace ayant livré des paumes du sommeil
la place des matins que nourrit le soleil
ô monde insoupçonné, uni, sans dissidence
te faisant échapper des cris d'incontinence

nouvelle-née, amour, nous n'aurons pas trahi
nous aurons retrouvé les rites d'aujourd'hui
le bonheur à l'affût dans les jours inventaires
notre maison paisible et les toits de nos frères
le passé, le présent, qui ne se voudront plus
les ennemis dressés que nous aurions connus

***

Je t'écris

Je t'écris pour te dire que je t'aime
que mon coeur qui voyage tous les jours
— le coeur parti dans la dernière neige
le coeur parti dans les yeux qui passent
le coeur parti dans les ciels d'hypnose —
revient le soir comme une bête atteinte

Qu'es-tu devenue toi comme hier
moi j'ai noir éclaté dans la tête
j'ai l'ennui comme un disque rengaine
J'ai peur d'aller seul de disparaître demain
sans ta vague à mon corps
sans ta voix de mousse humide
c'est ma vie que j'ai mal et ton absence

Le temps saigne
quand donc aurai-je de tes nouvelles
je t'écris pour te dire que je t'aime
que tout finira dans tes amarré
que je t'attends dans la saison de nous deux
qu'un jour mon coeur s'est perdu dans sa peine
que sans toi il ne reviendra plus

Quand nous serons couchés côte à côte
dans la crevasse du temps limoneux
nous reviendrons de nuit parler dans les herbes
au moment que grandit le point d'aube
dans les yeux des bêtes découpées dans la brume
tandis que le printemps liseronne aux fenêtres

Pour ce rendez-vous de notre fin du monde
c'est Avec toi que je veux chanter
sur le seuil des mémoires les morts d'aujourd'hui
eux qui respirent pour nous
les espaces oubliés

***

Ma désolée sereine

Ma désolée sereine
ma barricadée lointaine
ma poésie les yeux brûlés
tous les matins tu te lèves à cinq heures et demie
dans ma ville et les autres
avec nous par la main d'exister
tu es la reconnue de notre lancinance
ma méconnue à la cime
tu nous coules d'un monde à l'autre
toi aussi tu es une amante avec des bras
non n'aie pas peur petite avec nous
nous te protégeons dans nos puretés fangeuses
avec nos corps revendiqués beaux
et t'aime Olivier
l'ami des jours qu'il nous faut espérer
et même après le temps de l'amer
quand tout ne sera que mémento à la lisière des ciels
tu renaîtras toi petite
parmi les cendres
le long des gares nouvelles
dans notre petit destin
ma poésie le coeur heurté
ma poésie de cailloux chahutés

***

Avec toi

I

Je voudrais t'aimer comme tu m'aimes, d'une
seule coulée d'être ainsi qu'il serait beau
dans cet univers à la grande promesse de Sphinx
mais voici la poésie, les camarades, la lutte
voici le système précis qui écrase les nôtres
et je ne sais plus, je ne sais plus t'aimer
comme il le faudrait ainsi qu'il serait bon
ce que je veux te dire, je dis que je t'aime

l'effroi s'emmêle à l'eau qui ourle tes yeux
le dernier cri de détresse vrille à ma tempe
(nous vivons loin l'un de l'autre à cause de moi
plus démuni que pauvreté d'antan) (et militant)
ceux qui s'aimeront agrandis hors de nos limites
qu'ils pensent à nous, à ceux d'avant et d'après
(mais pas de remerciements, pas de pitié, par
amour), pour l'amour, seulement de temps en temps
à l'amour et aux hommes qui en furent éloignés

ce que je veux te dire , nous sommes ensemble
la flûte de tes passages, le son de ton être
ton être ainsi que frisson d'air dans l'hiver
il est ensemble au mien comme désir et chaleur

II

Je suis un homme simple avec des mots qui peinent
et je ne sais pas écrire en poète éblouissant
je suis tué (cent fois je fus tué), un tué rebelle
et j'ahane à me traîner pour aller plus loin
déchéance est ma parabole depuis des suites de pères
je tombe et tombe et m'agrippe encore
je me relève et je sais que je t'aime

je sais que d'autres hommes forceront un peu plus
la transgression, des hommes qui nous ressemblent
qui vivront dans la vigilance notre dignité réalisée
c'est en eux dans l'avenir que je m'attends
que je me dresse sans qu'ils le sachent, Avec toi

 

Une fin comme une autre

(ou une mort en poésie)

Si tu savais comme je lutte de tout mon souffle
contre la malédiction de bâtiments qui craquent
telles ces forces de naufrage qui me hantent
tel ce goût de l'être à se défaire que je crache

et quoi dire que j'endure dans toute ma charpente
ces années vides de la chaleur d'un autre corps
je ne pourrai pas toujours, l'air que je respire
est trop rare sans toi, un jour je ne pourrai plus

ce jour sera la mort d'un homme de courage inutile
venue avec un froid dur de cristaux dans ses
membres
mon amour, est-ce moi plus loin que toute la neige
enlisé dans la faim, givré, yeux ouverts et brûlés

***

Déclaration

à la dérive

Je suis seul comme le vert des collines au loin
je suis crotté et dégoûtant devant les portes
les yeux crevés comme des oeufs pas beaux à voir
et le corps écumant et fétide de souffrance

je n'ai pas eu de chance dans la baraque de ma vie
je n'ai connu que de faux aveux de biais le pire
je veux abdiquer jusqu'à la corde usée de l'âme
je veux perdre la mémoire à fond d'écrou

l'automne est venu je me souviens presque encore
on a préparé les niches pour les chiens pas vrai
mais à moi, ;a mon amour, à mon mal gênant
on ouvrit toutes grandes les portes pour dehors

or dans ce monde d'où je ne sortirai bondieu
que pour payer mon dû, et où je suis gigué déjà
fait comme un rat par toutes les raisons de vivre
hommes, chers hommes, je vous remets volontiers

1 — ma condition d'homme
2 — je m'étends par terre
dans ce monde où il semble meilleur
être chien qu'être homme

Gaston Miron

***

Les années de déréliction

La vie agonique

La noirceur d'ici qui gêne le soleil lui-même
me pénètre, invisible comme l'idiotie teigneuse
chaque jour dans ma vie reproduit le précédent
et je succombe sans jamais mourir tout à fait

celui qui n'a rien comme moi, comme plusieurs
marche depuis sa naissance, marche à l'errance
avec tout ce qui déraille et tout ce qui déboussole
dans son vague cerveau que l'agression embrume

comment me retrouver labyrinthe ô mes yeux
je marche dans mon manque de mots et de pensée
hors du cercle de ma conscience, hors de portée
père, mère, je n'ai plus mes yeux de fil en aiguille

puisque je suis perdu, comme beaucoup des miens
que je ne peux parler autrement qu'entre nous
ma langue pareille à nos désarrois et nos détresses
et bientôt pareille à la fosse commune de tous

puisque j'ai perdu, comme la plupart autour
perdu la mémoire à force de misère et d'usure
perdu la dignité à force de devoir me rabaisser
et le respect de moi-même à force de dérision

puisque je suis devenu comme un grand nombre
une engeance qui tant s'éreinte et tant s'esquinte
à retrouver son nom, sa place et son lendemain
et jusqu'à s'autodétruire en sa légitimité même

terre, terre, tu bois avec nous, terre comme nous
qui échappes à toute prégnance nôtre et aimante
tu bois les millénaires de la neige par désespoir
avec comme nous une fixité hagarde et discontinue

cependant que la beauté aurifère du froid
t'auréole et comme nous dans la mort te sertit

je vais, parmi des avalanches de fantômes
je suis mon hors-de-moi et mon envers
nous sommes cernés par des hululements proches
des déraisons, des maléfices et des homicides

je vais, quelques-uns sont toujours réels
lucides comme la grande aile brûlante de l'horizon
faisant sonner leur amour tocsin dans le malheur
une souffrance concrète, une interrogation totale


poème, mon regard, j'ai tenté que tu existes
luttant contre mon irréalité dans ce monde
nous voici ballottés dans un destin en dérive
nous agrippant à nos signes méconnaissables

notre visage disparu, s'effaceront tes images
mais il me semble entrevoir qui font surface
une histoire et un temps qui seront nôtres
comme après le rêve quand le rêve est réalité

et j'élève une voix parmi des voix contraires
sommes-nous sans appel de notre condition
sommes-nous sans appel à l'universel recours

hommes, souvenez-vous de vous en d'autres temps

Gaston Miron

 

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29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 05:00

Couverture(t)

Vint l’été. La fin de l’été. Les grandes chaleurs. Si Mokhtar était encore en vie, il aurait tenu des propos au sujet du mois Ouessou et de l’astre Sirius se couchant et se levant avec le soleil du 22 juillet au 22 août et saisi les rapports entre cette canicule et l’événement malheureux d’il y a deux ans. Mais cela fait quatre ans déjà qu’il nous a quitté. Notre cousin Saci – apprenez à vos enfants la brasse, l’épreuve du lancer et le dressage des chevaux, disait-il avec le sourire – était l’un des meilleurs nageurs du comté. Il aidait quelquefois la brigade des pompiers à repêcher les noyés dans la rivière. Il avait son fascicule de maître nageur et passait un été sur trois sur le bord de la mer à surveiller les baignades pour arrondir le mois. Il ajoutait que cela le reposait du collège où il enseignait les mathématiques. Un matin il demanda à Moamar de l’accompagner à la plage. Je ne pouvais pas refuser. Quand elle te fait du pied c’est qu’elle te fait du pied, le bonhomme était en short, deux serviettes, l’une bleue l’autre verte sur l’épaule, entrain de frapper à la porte cochère comme s’il voulait réveiller tout le quartier, le sac à la main, il y avait dedans une pastèque une bouteille de bona, du pain et de la friture, son chapeau de paille sur la tête, non c’était impossible de refuser. Je ne voulais pas l’offusquer en lui disant que je venais juste de rentrer de la polyclinique où je fus de garde toute la nuit. Je pouvais pas dire non, même si dans ma tête trottaient un tas de mots, hé tu penses pas qu’on doit laisser ça pour un autre jour, Legraouch t’es fou, avant même d’arriver on va nous ramasser pour aller éteindre les feux, regarde, regarde toutes les montagnes brûlent. Nous avons pris le bus vers la ville. De là nous avons emprunté un taxi collectif. C’était comme de la théorie, pas une embûche. Quand elle fait appel, elle fait appel. Le bus qui nous transportait était comme enchanteur. Il n’y avait pas d’autres passagers. A un certain moment, le receveur qui était vieux dit, arrête-moi ce cinéma… depuis ce matin… Et le chauffeur coupa le magnétocassette. Le cinéma était sûrement cette chanson, De mort @ Tu mouras de mort @ Dans l’indulgence plénière de la poussière… Le taxi était presque entrain de nous attendre. L’un des quatre autres voyageurs, après avoir enfoui notre sac dans la malle arrière, nous dit avec le sourire, vous avez tardé. Comme si nous nous connaissions depuis belle lurette et que nous savions pas respecter les rendez-vous. Quand elle te fait du pied y a pas à dire tu es partant déjà. À peine avons-nous fait deux lieues, le dixième du trajet, que voila-t-il les arbres qui se brûlaient les uns les autres de part et d’autre de la route. Il y avait des craquements. La fumée nous obligeait à avancer à faible allure. Des flammes de feu traversaient au pas de promenade la route et s’attardaient à grignoter et à lécher parfois une partie du goudron. Du jamais vu. Après presque trois heures de route, nous avons contourné le mont en flammes qui surplombait Elgraouch et longé le village qui avait cette allure d’avoir été en butte à une razzia. Là-haut des avions balançaient de l’eau et autre poudre mais cela tombait très loin dans la mer. Il y avait un monde fou sur la plage. Nous nous sommes débrouillé un petit coin entre une famille (elle venait sûrement de l’Atlas d’après le parler guttural) dont la ribambelle d’enfants n’arrêtait pas de piailler, de se bagarrer à coups de tête, de taloches et d’injures, de se faire houspiller par une gaillarde de mère, et d’autres estivants, un groupe dont la peau noircie, les ustensiles, les matelas, les guitares devant leur guitoune dressée en retrait, feraient croire qu’ils ramasseraient l’été indien à la cuiller. Il était midi. Nous nous sommes assoupis un moment pour nous retrouver l’instant d’après sur nos jambes avec tous les baigneurs, debout, le dos à la mer, dans une confusion de parlotes, de grands murmures de l’un à ton voisin, comme si nous cherchions quelques faux-fuyants. La gaillarde entourait de ses grands bras les cous de ses oisillons qui ne faisaient plus de bruit, les yeux baissés sur son frêle de mari qui était aux prises avec sa clope et ses allumettes mouillées. Et nous regardions la montagne qui brûlait d’une seule flamme et d’immenses rideaux de flammèches qui nous cachaient presque le village et qui partaient en l’air. Quand elle fait du pied y a pas à dire on est déjà parti. Commençaient alors des bruits assourdissants de craquements d’arbres qui nous crevaient les tympans. PLAGE.jpg Et la fumée qui devait avoir pris source depuis la route qui nous amena, mais elle n’était plus cette fumée bénigne de ce matin, qui jouait presque avec la voiture, montait, montait au dessus de la montagne et du village côtier. Cette fumée qui était dense et noirâtre continuait à monter. Quand elle a embrassé et le village et la montagne elle tomba à genoux lentement sur la grève comme un chameau. La mer devenait microbulleuse avec beaucoup de flocons de neige qui s’amassaient en congères tourbillonnant. Puis elle augmenta rapidement de niveau et se mit à lancer ses masses d’eau sur le sable. Le soleil s’est éclipsé. Le noir de nuit était là. Il y eut une débandade générale et beaucoup de baigneurs se jetèrent dans les flots et moururent. Ceux qui restèrent sur la grève, les jambes fouettées par les lames marines et le reste du corps immergé dans la fumée, écoutèrent les conseils d’une voix de femme. Elle devait être médecin sûrement. Nous mouillions les serviettes et les mettions autour de la tête puis les retrempions encore et encore aux vagues et les plaquions sur nos visages. Revint le soleil. La fumée était très haut dans le ciel. La mer redevenait si calme. Pas un pli. D’une couleur verdâtre comme s’il pleuvait. Sur la grève il y avait beaucoup de coquillages et de crustacées. Je levais les yeux. Un grand silence régnait. La gaillarde était debout, un instant elle m’apparut sous les traits de tante Ouardia, les bras levés, la bouche largement ouverte, la peau induite de suie, les yeux lavés dans le cresson bleu, grandement ouverts sur la mer ; son frêle de mari, assis à la turque à ses pieds était aux prises avec ses allumettes mouillées.

 

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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 23:26

Couverture(t)SALALAH

La nuit est à la nuit et les chevaux ne sont plus là, Salalah. Plus de hennissement. La nuit et les chevaux et les chameaux ne sont plus là. Que de tracés… d’ombres fuyant

Qui c’est, Abla ?

L’homme se réveilla en sursaut. Il vient de sortir d’un long cauchemar : une fête, des coups de feu, la fuite de la mariée, un carnage et des hommes dispersés çà et là – ou leur propre ombre – dans la nature. Trois années plus tard il pourrait comprendre qu’il avait rêvé par à-coups et pendant deux heures de temps, s’il venait à se souvenir et que ce rêve le touchait comme une peau deuxième… Il écarquilla les yeux et répéta vers l’ombre assise sur une chaise, près de la fenêtre : qui c’est ?

Mon frère, fit l’ombre.

Baba Salalah ?

Baba Salalah, répondit l’ombre avec quelques gouttelettes de pleurs dans la voix.

Revenu de Baladoujerid, demanda l’homme en rejetant les draps.

136

De Baladoutherid, fit l’ombre.

Quelle heure est-il, demanda l’homme ?

Dans une heure le soleil se couche.

Il compte rester chez nous, ton frère ?

Je ne sais pas, dit l’ombre.

Dans la cour, près des arbrisseaux, comme la dernière fois, je suppose

Oui, dit l’ombre et elle allongea le cou vers la croisée.

Puis l’homme se mit sur un coude et écouta l’ombre hoqueter longuement. Il resta à l’écouter et songea à son beau-frère assis à la turque dans la courette devant ses trois minuscules palmiers que lui-même avait plantés autrefois. Avec Baba Salalah on ne peut jamais distinguer le vrai du faux, se dit-il. Il arrivait une fois tous les deux ou trois ans et restait au village à raconter des événements imprévus, fâcheux ou agréables qu’il aurait vécus ou entendus par delà les minces frontières… Et l’homme se rappela l’étrange histoire de celui qui cherchait le Maltais tout autour du lit. Ou encore celle de la danseuse qui prit le bateau.

Arrête ! Pourquoi tu pleures ! Tu dois être joyeuse.

Il est plus fou que jamais, pleurnicha la femme. Depuis ce matin il n’arrête pas de raconter au sujet d’une supposée soeurette que père avait poussée sous les sabots et les roues de la calèche du gouverneur

Cela te semble, dit l’homme.

Je me demande d’ailleurs comment a-t-il pu faire tous ces pays et arriver sain et sauf jusque chez nous.

Baba Salalah n’est pas fou, dit l’homme. Puis il enfila sa chemise et son pantalon qui étaient au pied

137

du lit. Le régime de travail de nuit à la conserverie de tomates qui était épuisant l’obligeait parfois à dormir toute la journée. Et il sortit.

Dehors il aperçut sous le cactus, son beau-frère, face aux trois palmiers. Il était assis et avait à portée de la main une carafe d’eau.

Bonjour Baba Salalah.

– … Mais avant cette nuit là une première soirée fut donnée en l’absence de cette compagnie de fous bouclés dans le jardin de la honte où on veilla jusqu’à l’aube autour de flambants canouns qui brillaient mieux que les lampes de la guitoune, alors tous ceux qui n’avaient pas encore procédé à leurs ablutions furent invités à quitter les lieux puis les hommes les grands hommes à la barbe de coton, en transe, pénétrèrent habillés de pureté dans l’enceinte et dansèrent les danses macabres en jetant le sort et en faisant voltiger les braises et les bonbons mentholés dans la nuit noire et fraîche puis on te prit Salalah par la main et c’était la nuit Salalah qui te prit par la main tellement le visage les pieds et les mains de l’homme étaient noirs et ton frère, ce nègre (étais-tu sous l’influence de psychotropes gobés l’autre été et dont l’effet boomerang venait juste de te submerger en connivence avec la lune, les astres, les douze plus une maison ou peut-être avais-tu pris du thé, infusion qu’on laisse durant des heures et des heures sur des braises presque pas allumées où l’on vous y macère la heballa plus le sucre pilé plus la menthe poivrée qui est très rafraîchissante, l’autre saison à la traversée de Baladoutoumour dans un de ces caravansérails où surgissent de nuit, de jour les chameliers au long cours qui n’ont ni la notion du temps ni celle de l’espace qui sont toujours en train d’arriver, de partir,

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de bourlinguer, ce sempiternel mouvement elliptique à foyer amovible) te guida très loin (je parle d’une nuit aussi frêle qu’une feuille à cigarette qui a glissé je dirais qui s’est insérée entre la troisième et la quatrième nuit puisque je croyais les avoir devancés alors qu’ils étaient là tous depuis plusieurs jours déjà) très loin avec cette chose qui te poussait au fond des yeux, sous l’os frontal, très loin, très loin, et tu ressentais une multitude de billes d’acier qui se cognaient, se cognaient contre tes tempes et tu te dis en fermant les yeux et en perdant ton équilibre, je sais, je sais tout cela, toutes ces choses, pourquoi que ça me reviennent à présent, serait-il le benjamin, et Ahmed alors et Mustapha :

tu es mon frère mon frère(*)

Qui serai-je alors pour toi

Il n y a point de secret Pépé

Dieu bénisse Sidi Bouaoun

puis la main d’ébène frappa à une porte qui s’ouvrit sur une grande salle tapissée de livres et sur un vieil homme dissimulé parmi de gros volumes qui déclamait à ce moment là et dit Oued Djerid à la nuit pluviale Tes lances de pluie m’arracheraient-elles ma terre roseaux feuillages branchages arbres pour me les planter dans mon coeur d’eau et tu te disais bon sang partout le théâtre et tu écoutas par delà la cloison, entends-tu le rire de Lalla face à la sentence, te disait Sidjani, ton frère noir et tu lui faisais pour la première fois et comme conciliant, quelle sentence, puis le rire encore une fois, long, guttural, comme celui de quelqu’un qui aurait rompu les amarres et par delà les livres par delà la cloison une voix agonisante, une voix fraternelle tu poseras poseras-tu ma tête sur ta main

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vieux frère ou peut-être en train de se lamenter avec des bruits de verre, une odeur de vinasse puis une autre voix, était-il parfumé le carrosse de l’intérieur puis une autre, nous avons donné mais pas nous puis celle du cousin de la décence de la décence, et la voix du vieil homme qui ne récitait plus te disant, serais-tu l’enfant prodige le serais-tu, puis la main noire du nègre t’agrippa par la manche, ferma la porte et te fit rejoindre la guitoune. Là, les grands hommes à barbe de coton hurlaient toujours en jetant le sort puis tu vis le nègre presque méconnaissable avec des tatouages de couleurs sur le visage, entamer ses danses morbides alors que les grands hommes se retiraient un à un de l’enceinte, et par les quatre ouvertures de la tente dont les pans se relevaient sur le spectre d’un Oncle Hocine hilare tenant dans ses bras un long fusil tu comprenais Salalah qu’à ce nègre manquait l’essentiel et tu pris le bendir des mains d’un batteur et tu te mis à jouer et au fur et à mesure que tu tambourinais les pupilles de tes yeux se dilataient se dilataient, tu n’étais plus à l’intérieur de la tente, peut-être dans ces vergers paraphréniques où l’on continuait à monter des scènes, à inviter des as-de-pique tu n’étais plus parmi les invités d’un soir, ces grands hommes porteurs de boubou qui revenaient un à un sur la piste avec dans leurs mains des bâtons effilés, des sabres, des fusils minces qui s’entortillaient autour du nègre qui était dans un tel état d’exaltation que tu aies pu voir à travers ses yeux qui percevaient par les tiens propres des souvenirs enchevêtrés, des bouts d’enfance, des bribes de mémoire et tu sus que l’inévitable n’était plus à éviter

Ah… ce cognement de billes contre mes tempes, mon essence transbahutée, mes yeux fermés, cette

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perte d’équilibre par-dessus des chaises, comme dans un rêve, cette odeur de benjoin, ces étrangers quittant subrepticement les lieux, leur réapparition comme s’ils émanaient de la glèbe même, le canoun fumant courant tout seul d’un bout à l’autre de la guitoune, ce balancement des fusils et des flûtes, les bendirs fichés dans un seul doigt, le pouce, la nouba de Sidi Bouaoun qui faisait fléchir les uns jusqu’à terre, rythme syncopé, féroce, le traînement de corps dans la poussière avec dessus cet air plaintif, ce souffle, ces envolées, ces lamentations, cette transe mortelle

Il est fou, il est fou, criait Abla de l’intérieur de la maison

L’homme rentra.

Il n’est pas fou, dit-il.

Qu’est-ce qu’il raconte alors

Une histoire qu’on comprendra plus tard

Mais c’est depuis ce matin qu’il revient sur ces choses

Ton frère est fatigué, Abla, ça va passer

Il a dit il a dit aussi qu’il a rencontré ses propres cousins et un frère tout noir et une nièce et une grand-mère à Baladourimel et un tas de gens tous parents à lui

Est-ce que Baba Salalah a mangé, demanda l’homme

puis il ressortit.

C’est moi Baba Salalah, c’est Baba Ali qui parle

Baba Salah au pays de la verdure, Ammi Salah, au pays des sables, Khali Salah au pays des glaciers,

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Da Salah au pays des palmiers, Sidi Salah au pays des dattiers, je te reconnais Baba, toujours engoncé, toujours si paterne, cette pudeur, ces pleurnichements dès que passe le parent, je te reconnais Baba Ali et ce palmier, et cet autre, mais tu étais là-bas, toi aussi, et ton ombre gigantesque, simultanément sous la guitoune, dans le verger en train de répéter ton rôle, dans le café de Mazouz, près du comptoir en compagnie de Sidjani, d’Oncle Hocine, près du talus avec Saïd et aussi près du puits parmi tout le groupe et toujours tu t’en allais dès que je m’approchais, et une fois alors que nous étions sur le chemin qui monte vers le plateau, moi et Salem (ah son geste de remuer en l’air cette vieille peau craquelée et en éventail avec dessus tous leurs noms jusqu’au sien bien sûr, toute la généalogie, il m’expliquait le fief, l’arrivée de Sidi au Onzième siècle, l’arrière-arrière-arrière-grand-mère Djamila, la première Djamila qui s’amouracha du Saint, la proscription de son père, et tout en ramant l’air de sa peau me disant, c’est à Mabrouk que devait échoir le plateau, vois-tu, me faisait-il comprendre que la toile ne datait pas d’hier et qu’elle avait obtenu l’aval des anciennes autorités ottomanes autrefois, et il me faisait montre de noms écrits en gras peut-être en turc et moi sans proférer un mot, en moi-même, ils sont morts tous les deux et maintenant lui entre deux eaux et ta cousine alors rapt ? morte ? quel héritage ? il est pour toi le plateau) tu étais parmi les raquettes des figuiers de Barbarie et nous t’écoutions recommander à Ma’ de nous renvoyer et nous sommes redescendus cette première nuit-là, c’était la pleine lune, le pauvre Salem emmitouflé dans son burnous blanc et moi penaud, me disant si elle n’arrive plus à me reconnaître, et

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mon compagnon babillant, et moi quel héritage, lui qu’en sais-tu, serais-tu le fils de Arbia, serais-tu un fils de Brahim conçu alors qu’il guerroyait du côté du pays des glaciers chante moi alors "source des vignes donne moi de ses nouvelles", Brahim d’après oncle Hocine était un entiché des succès de Djermouni et le voilà qui débitait la complainte :

tout nouvel ami

me fuit

suis-je ceinturé de serpents

ou bien porté-je des guêtres de scorpions

serais-tu celui dont tout le monde parle et ton père en ne prenant qu’un seul repas et au milieu du jour a-t-il lu « Les Stratagèmes » lisait-il Sophocle sinon pourquoi alors ce vers « O Deya tu ne m’as point envoyé de pelisse » et là haut, depuis quand parlent les figuiers, serait-ce Brahim mais j’ai les plans les plans n’est-il pas mort dans une grotte ton père et cette vieille là ma tante ta belle-mère avec son fusil et ses cartouchières en nous visant voulait-elle nous tirer dessus, l’intensité de son regard quand tu lui fis face et moi dont les pieds choisissaient d’eux-mêmes les ornières pour retenir l’élan tellement la pente était abrupte, mon genou plié et ma tête qui balançait pensant à l’autre qui est toujours à l’hôpital – état stationnaire – puis il ajouta en reprenant par une autre tournure, je comprenais qu’il voulait me sonder, ah cousin, cousin, serais-je un inculpé, moi aussi… La seconde fois, (tu étais toujours parmi les cactus), je ressens encore l’odeur forte des conifères, il faisait une nuit zébrée de cendre et quand elle apparut dans les figuiers avec son fusil et ses cartouches et qui dit il est encore vivant Dellah Abdallah-le-gâté le

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dernier des bâtard il s’enrichit jusque dans les mosquées il s’enrichit dans les foires il s’enrichit dans les tavernes du con de sa mère, il s’enrichit de partout allez le voir allez le voir c’est lui qui vendit qui hypothéqua qui parla parce qu’il savait discourir à l’époque Et l’autre qui dit de sa voix qui change qui devient fluette à l’occasion habillé de son burnous blanc immaculé et qui était à mes côtés dans le talus qui tremblait un peu qui faisait le mélange de toute cette histoire disant nous c’est les plans qu’on veut pour savoir jusqu’où vont les terres pour faire le tracé pour départager un peu et elle qui dit avant-hier soir j’avais tiré sur deux oiseaux deux malingres oiseaux et jusqu’au matin je les avais pas récupéré ils sont restés accrochés dans les branchages et j’avais dit rentre si c’était ton bien ce serait tombé dans ta gibecière et je suis rentrée elle dit les choses se passèrent vers la fin des années quarante je venais tout juste d’arriver dans cette maison il n’ y avait que deux voix qui circulaient celle d’ Abdallah parce que l’aîné et celle de ma belle- mère et mon époux vendit tout le versant sud pour la caisse de la Révolution Abdallah vendit aussi en faisant greffer les arbres mais je ne sais pas ce qu’il a vendu ou hypothéqué les arbres ou la terre et l’autre qui frotte ses genoux à mes côtés c’est les arbres c’est les arbres j’en suis sûr j’en étais sûr et elle qui dit ah c’est toi le bâtard le dernier bâtard tu vendrais toi aussi tu vendrais un jour et lui qui dévalait la pente qui tombait dans le fossé qui se relevait qui s’excusait un peu qui reprenait son élan et qui se noyait dans la nuit, l’odeur de poudre fut à mes narines avant que le coup ne partit puis je l’entendis dire, comme si elle ne me

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reconnaissait plus fils de Lalla OmElKheir tu peux t’en aller avant qu’il ne soit tard.

Après le coucher du soleil Ali égorgea un coq en l’honneur du retour de Salalah et Abla prépara un bon couscous auquel furent conviés quelques voisins comme cela est de coutume au pays de Baladourimel. Mais Salalah ne daigna pas quitter son coin. Face aux trois palmiers il continuait à palabrer en trébuchent sur d’autres anecdotes, d’autres rêves, faits divers, les légendes des pays qu’il sillonnait

Ainsi on dut dresser la meida dans la courette. Ils étaient six autour du grand plat et ils mangeaient avec leurs mains et en silence. Seul Ali était un peu à l’écart, accroupi sur ses talons, tenant haut la louche au dessus de sa tête et la marmite sur les genoux, attentif au rajout de la sauce si les grains de couscous venaient à sécher. Baba Salalah aussi mangeait, enfermé dans un mutisme qui allait durer le temps du repas puisqu’une fois la meida desservie il commença par interpeller un à un ces cinq voisins qui semblaient manquer d’assurance en les gratifiant de sobriquets en parlant de massue, de couteau et de fronde tout en attribuant à chacune de ces armes des interprétations dont il était sûrement le seul à comprendre les développements où il est question de lâcheté, d’insécurité, du manque de volonté, de médiocrité, d’anéantissement physique, de camouflage, de férocité, de grossièreté, de choix suggéré par plusieurs, d’impulsivité

Puis il s’emballa.

Elle dit elle dit m’as-tu vu dans le lit du fleuve et lui Baba Salalah le visage plus blanc qu’un morceau de caoutchouc peint en blanc avance la tête de biais

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faisant miroiter une ancienne sueur collée à son front dit je ne sais pas je ne sais pas c’est très flou devant mes yeux l’air est corrompu c’est pire que la nuit opaque c’est pire que la brouillasse sur certaines routes je n’aperçois rien je ne vois rien je n’entends rien je ne me souviens de rien mais j’ai la sensation tout de même je peux mentir je pourrais mentir puis il avance ses longues mains et elle dit et le fleuve l’oued comme vous l’appelez elle dit m’as-tu vu dans le lit du fleuve de nuit de jour il dit je buvais en ce temps là je buvais comme un chien errant puis la tête de Baba Salalah dodelina et il vit le fleuve les berges la nuit et les villageois parsemés dans la campagne tenant très mal leurs armes à la main et il se mit à les talonner se disant pourquoi crient-ils quelqu’un que je ne connais pas est mort ils savent qu’il est mort depuis longtemps et voilà qu’ils se sont réveillés pour aller récupérer le corps et l’enfouir dans la terre maternelle et il vit que tous tous mâchaient de la résine exsudée sur d’anciens sapins en faisant semblant de courir sûr qu’ils allaient tomber sur le cadavre que les loups auraient arrangé par un côté et courant à leur suite pendant des heures et des heures il vit qu’ils ne faisaient que sillonner la plaine à croire qu’ils cherchaient le cadavre sous un caillou il les suivait qui s’en allaient jusqu’au pied du plateau qui revenaient jusqu’au bord du fleuve qui repartaient mais jamais ne regardaient vers le lit du fleuve et alors alors il les abandonna et descendit la berge elle dit je serais peut-être le bout du songe le feu la fumée la silhouette ah je suis là je suis là que portent vos entrailles étais-je si loin qui fomenta le coup et lui Baba Salalah le visage plus blanc qu’un morceau de caoutchouc peint en blanc en oignant de ses mains

146 PSILHOUETTE

tout son visage et ses cheveux de sueur je ne sais pas je ne sais pas il y a tellement de choses d’événements je n’étais pas exclusivement présent mais je n’étais pas absent aussi et il remontait le courant de la rivière c’est à peine si l’onde était là aplatie parmi la pierre ponce et l’herbe aquatique et il sentait ses pieds dans la fange et de vieux troncs qui lui battaient les mollets et il avançait Baba Salalah avançait il ne pensait à rien à rien la nuit opaque des cris des plaintes des geignements qui parvenaient entrecoupés le bord du fleuve morte l’eau qu’il sentait crasseuse visqueuse Baba Salalah avançait sentant ses habits lui mouiller tout le corps et il se dit c’est comme si le cadavre je le reconnais je n’hésite même pas je fonce je fonce vers le coude de la rivière oui là là bien sûr puis lentement il tourna la tête vers le flanc de la montagne les yeux quasiment fermés et il les vit eux là immuables comme ils les a toujours imaginés comme dans le premier songe ah ce rêve d’autrefois où il suffisait juste de peu de palmes et de brise d’un remous comme en filigrane cette vision cette image figée les chevaux en premier pauvrement harnachés au pied du massif arc-boutés peut-être des chevaux de trait et non de bataille puisque terrifiés par cet étrange relief avec dessus de jeunes gens au visage ridé par l’épuisement du voyage le crâne à découvert la capuche rabattue sur l’épaule mal rasés sanglés dans de vieilles djellabas à rayures qui semblaient tirer sur le mors en levant haut la cravache deux des sept cavaliers légèrement désarçonnés et il comprit qu’ils devaient être à leur première expédition où on les avait engagés eux et ces montures farouches et craintives qu’on avait difficilement rassemblés et montés depuis des champs et des lieux interlopes pour

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quelque cause tribale sauf peut être le troisième à partir de la droite qui avait le teint du visage plus foncé avec une contraction de la bouche exprimant une sorte de violente répulsion ce rictus lui déformant la bajoue qui essayait de se tenir très droit sur sa selle et plus haut c’est à dire bien au dessus une dizaine de méharis nonchalants tendant leur encolure vers le bas flairant l’odeur de l’eau qui eux ne semblaient pas à leur première entreprise ou peut-être encourageant par ce geste incitant les chevaux à avancer portant des vieillards enroulés dans des toges blanches immaculées l’air serein la tête enserrée dans un volumineux chèche blanc la main levée dans un geste de salut cérémonieux de minces et longs fusils en bandoulière ah ah l’illusoire l’illusoire mais j’allais j’allais toujours.

Elle était étendue sur une langue de sable de ces langues généreuses pleines du meilleur grain grisonnant comme ne savent produire que les rivières à certain angle saillant avec presque rien sur le corps et ses membres paraissant enflés les doigts des pieds inversés dans l’eau les cheveux poisseux collés sur un côté du visage du sang desséché et noir sur presque tout le corps et Baba Salalah dit c’est peut-être comme ça la mort quand on se retrouve seul avec le cadavre puis lui clignotant des cils considérant la poitrine qui se soulevait peut-être dormait-elle et il dit il y a une sorte d’aboutissement de contrecoup à la mort chez un cadavre et si c’était le jour il aurait aperçu des ecchymoses et il avançait Baba Salalah avançait et par moment il entendait les enfants les enfants qui gambadaient dans les champs qui criaient c’est ici c’est ici persistant et lui qui pensait la nuit va surgir d’un moment à l’autre avec les coups de feu

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comme si les nuits s’enchaînaient aux nuits à Baladoutherid et il les entendait maudissant les très longs jours d’été qui étaient si courts pourtant et il les imaginait eux qu’il avait connus naguère de très près entrain d’injurier d’offenser de cracher sur la terre même s’il ne les entendait plus pâles les habits déchiquetés et il avançait vers la chose.

Ah je suis là je suis là murmurait la voix.

Et lui dit je te reconnais parmi dix parmi cent je n’ai nul besoin de te voir pour te reconnaître tu es en moi en moi ma petite soeur tu naquis de moi tu es mon sang ma chair faite de mes entrailles fruit maternel n’ajoute pas un mot je sais je sais pas besoin de te voir pour te reconnaître et il avançait à grands pas dans l’eau arrachant difficilement ses pieds nus à la vase aux troncs couchés impassibles et il n’avait plus souvenance des autres sillonnant la plaine faisant mine de chercher sous le caillou avec leur arsenal et leur bâton d’olivier criant de temps à autre par ici et Baba Salalah progressant toujours vers cette chose fraternelle étendue sur la langue de sable grisonnant mouillée sur quoi se posaient aussi des feuilles de saule pleureur si vertes si vertes et les feuilles de roseaux et plus il progressait plus il sentait le cadavre qui savait parler glisser plus loin s’éloigner happé par le prolongement de l’oued devenu à présent si raide et il s’entendit dire ils sont tous morts tous morts et plus mort encore ton frère de lait Salem notre autre cousin s’est arrêté de se remémorer son oncle accroché au feuillage et moi des pays des verdures aux pays des sables aux pays des glaciers sillonnant.

Puis le souffle fut coupé la langue de Baba Salalah colla dans sa grande bouche et ses dents claquèrent et ses yeux tout ronds comme des roues de bicyclette

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brillèrent comme ceux d’un chat qui s’étonne et il n’ y avait plus de sable et la berge était si loin et ses pieds qui n’étaient nullement mouillés ce qui fit encore briller ses yeux ses yeux tout ronds quand il vit à ses pieds un énorme disque contenant l’effigie d’une femme décapitée et démembrée puis son regard se brouilla et il entendit la voix qui dit:

Ah je ne suis pas celle qui porte des grelots tatoués sur le visage je ne suis pas déesse je ne porte point de diadèmes et à mes oreilles ne pendent pas des ornements célestes je ne me promène pas avec des ossements rattachés à ma ceinture je suis votre soeur votre soeur votre soeur et je dis alors me croirais-tu assez naïf toutes ces routes pour rien les foehn les simouns les tribus qu’il fallait traverser me croirais-tu assez naïf où est donc ce père volage et martyr sa guerre et ses épousailles serais-je un souffre-douleur combien de mères combien sommes-nous je croyais avoir devancé le nègre et c’est plutôt Ahmed par quel chemin a-t-il surgi ah me parviennent en écho ces litanies rabâchées lors de mon passage des montagnes Ouarsenis les Aurès Béni Salah et nous avons côtoyé tous nos frères qui mendiaient qui mendiaient** ou encore et nous avons marché tous les jours et toutes les nuits les pieds en sang le ventre vide et la tête lourde du sang des suppliciés et nous avons hurlé** ou encore dans le marbre de ma colère rentrée laisse moi gratter inlassablement les lettres creuses de ton épitaphe**

** Vers tirés du Poème « La complainte des mendiants arabes de la Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père » de Ismaël Ait Djaffar.

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Père t’avait-il poussée sous la calèche en psalmodiant dis-moi les traits de son visage ses yeux le remords la main qui t’agrippait par le bras qui te poussait sous les roues Puis le corps revenant puis le corps rapetissé plus infime qu’un dessin ou une photo là à deux doigts une sorte de carte passée à la poste un instant puis de nouveau plus de clarté plus de sang dans les yeux et ce n’est plus l’odeur de campagne plus de saules plus de miroitement à la surface de l’oued le corps repartait plus loin.

Et je me disais ce n’est point un rêve ce n’est point un rêve mon Dieu elle est là elle me parle ma petite soeur la clarté des yeux les cils le nez la bouche les pommettes le menton la petite fossette le teint mat le mien celui de père qui sont ceux de Abla les cheveux les longues jambes je ne rêve pas et il me semblait que nous laissions derrière nous le fleuve que nous traversions un cimetière ou un champ de bataille apparemment sans cadavres ces bouffées de poudre cette odeur de mort et de nouveau ces litanies sur nos têtes qui parvenaient par à-coups depuis les montagnes comme un leitmotiv l’effroi d’un ciel où pullulèrent un instant des chauves-souris des oiseaux des poissons volants avec tout autour de nous des ifs peut-être des roseaux au feuillage bleui par le reflet des flaques d’eau signe qu’il avait plu la veille de grosses mottes de terres mouillées une dizaine de corbeaux alignés sur un remblai et serrés les uns aux autres immobiles en attente et entendre des aboiements et des hurlements au loin plus le cliquetis de grosses chaînes cisaillant le cou des bêtes et les chevrons de quelque cabane ouverte aux quatre était-ce le soir était-ce l’aube et en même temps une placette avec des gens qui fuyaient par de petites

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portes comme à l’heure de la prière du coucher où de grands vents que je reconnaissais s’entraînaient dans leur euphorie avant le départ pour Baladoujerid des gens qui pénétraient non je dirais qui s’engouffraient dans des ouvertures en rabattant les pans de leurs amples vêtements sur le visage qui sortaient par d’autres fentes qui traversaient la terre battue de ce souk millénaire par le milieu en courant le balluchon de leur marchandise gigotant au bout du bras et qui rentraient dans d’autres fissures d’autres gens avec des aiguières à la main des matinaux qui partaient à la mosquée peut-être plus une kasbah qui montait montait toujours entre chien et loup puisque les lampadaires s’allumaient déjà un à un ou peut-être étaient-ils entrain de s’éteindre un à un ses ruelles en cul-de-sac étroites sales portant d’illisibles graffitis sur les murs des votey ouy des soleils dans des entrejambes des pommes ou coeurs transplantés de flèches de lances de javelots cité nageant dans un silence précurseur de chamboulement et à chaque détour le même nègre dont le visage se retournait vers moi un visage hilare avec deux yeux enjoués comme s’il voulait me transmettre un message ou peut-être me défier avec ses deux compagnons tous trois dans leurs amples vêtements portant les flûtes le grand tamtam les bendirs qui disparaissaient dans les murs qui m’épiaient par delà des fenêtres grillagées ce sourire moqueur sur les lèvres par-dessus des balcons et des terrasses plus hautes que les nuages et elle dit je suis très vivante Da Salalah je suis très vivante c’était mensonge sur mensonge un rêve ce que tu as vu et moi un rêve ? un rêve ? et elle l’aviation les bombardements l’histoire de la calèche et du gouvernement ce n’est pas bien de la part de doux

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chevaux une fillette déchiquetée sous les roues de la calèche du gouverneur mon Dieu disait-elle ces journaux ce postier jusqu’où iraient-ils et c’était elle qui me prenait par la main et j’avais de la vraie sueur froide sur le front et sur la gorge naissant à la racine de mes cheveux qui dégoulinait sur mes joues mes lèvres dans mes yeux que je ne pouvais point frotter bien sûr pour ne pas basculer dans la folie ou dans un monde où il me serait très difficile de me rattraper et je me disais mon Dieu mon Dieu aurais-je fait tout ce trajet depuis Baladoutoumour depuis Baladoujerid depuis Baladoujelid pour arriver dans cette contrée de Baladoutherid pour rêver pour repartir avec une mémoire endolorie de cauchemars et je lui pressais les doigts et quand nous fûmes à Bordj Dor dans un fossé bordant la route je revis le nègre habillé de toge assis sur ses talons avec le tamtam entre les genoux seul cette fois-ci qui me dit sur un ton sec à la manière d’un acteur qui veut bâcler une scène hee rends moi ma soeur toi d’une voix enrouée où je discernais beaucoup de pitié et de compassion et je passais sans mot dire me disant où peuvent bien être ses deux compagnons et elle qui dit je ne suis pas morte Da Salalah tu n’es pas morte je disais et je pressais sur ses doigts de vrais doigts de vivante de vrais doigts humains puis nous avons coupé à travers champs et nous sautions des fossés des flaques d’eau des fougères des nids de grives des roseaux bas avec de larges feuilles bleues et des oiseaux qui partaient dans le ciel à tire d’aile lourdement puis nous avons traversé toute l’orangeraie le lieu était coupé dans une pénombre bleutée ce devait être durant un hiver où il n’avait pas beaucoup plu les branches étaient là qui nous tendaient leurs fruits amers et pas plus gros que

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des balles de ping-pong des oranges bleues et quand nous sommes arrivés devant un arbre elle s’arrêta et me le montrant du menton me dit c’est ici l’oncle et je compris comme si je surgissais d’entre les langes du cauchemar qu’elle était au courant des événements de ce pays et le doute me prit que ce n’était peut-être pas moi qui rêvais mais plutôt elle qui me rêvait je ne savais plus où j’en étais me serais-je créé une chimère serais-je une illusion j’allais disparaître peut-être puis elle se mit à m’interroger sur tout le monde comment va l’oncle Hocine toujours espiègle comment va tante Zoulikha toujours boudeuse et Ma Messaouda et son homme le vieil Ahmed qui raconte comment il avait ramené son fils cette histoire de l’oncle ces caisses de pièces de rechange pour équiper les 300 mitraillettes « vigneron » fabriquées en Allemagne sous licence belge ces caisses étiquetées « biscuits » et ce Bensalem l’intermédiaire le Casablancais n’est-ce pas Mohamed bien sûrement et je disais oui oui nous allons rentrer c’est un monde de fous que cette tribu je balbutiais je disais n’importe quoi et je prenais les petits doigts dans ma main je les serrais et je me disais mon Dieu mon Dieu si c’est un rêve effrayant je couperais court à la boisson comme avait fait cousin Mokhtar mais sans pour cela aller me pendre lui c’est une chose passer radicalement du blanc au noir avec tous ces livres ésotériques qu’il traînait ces Ibn Arabi Halladj ces brefs écrits comme rapportés depuis ces petits mausolées que les vents de sable faisaient presque renverser d’une vallée a l’autre avec ces tribulations presque vécues à l’insu des vents des confins de balladoujerid où il n’avait jamais mis les pieds à moins qu’il fût de connivence avec le nègre je ne saurais pas moi un professeur de lycée qui se met

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tout seul à courir dans les vergers en disant ils arrivent ils arrivent mon Dieu mon Dieu je deviendrais un habitué de la mosquée je m’abandonnerais à la lecture du Livre Saint mon Dieu mon Dieu faites que ce ne soit point une chose réelle et une voix peut-être la voix du corps qui utilise votre bouche votre langue que vous n’arrivez pas à empêcher elle serait capable d’ emprunter votre petit doigts votre oeil les pores de votre peau qu’en sais-je moi et je dis en tendant la perche et le nègre dans le fossé il ne m’a pas paru réel à moi et la voix qui ponctue tout le monde était dans le fossé tu ne t’es pas aperçu mais ils étaient là et je me taisais en rabaissant les yeux et je pressais les petits doigts ma petite soeur ma petite soeur et elle qui me dit comme quelqu’un qui ne veut pas de votre apitoiement et sur une autre intonation dans la voix Salalah je suis loin d’être morte et qui ajoute avec énormément de tendresse et d’affection Da Salalah ai-je mal fait me suis-je mal comportée puis je rêvais les villes et les décombres et les avions très bas les gens qui partaient avec le ballot sur les épaules qui croyaient fuir puisqu’il s’agissait de quitter quelque endroit d’être plus loin je ne sais pas et Salem qui se retrouvait à mes côtés me disant tout est foutu Salalah et qui prenait ses jambes à son cou comme on devait s’attendre et elle qui naissait de la poussière un tas d’amoncellements de briques elle surgissait et époussetait sa longue robe et qui dit je suis là ah je suis là je pressais les petits doigts dans ma main tout en me disant voila mon Dieu que les choses reprennent depuis le début je ne crois pas à la sorcellerie mais voila que je commence à douter de mes croyances et pour ne point plonger dans la folie

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je me disais tout en continuant à marcher à fuir quelque part deux silhouettes bringuebalantes s’en allant à cloche-pied moi et elle nageant dans une pénombre céruléenne à raison de 6km par heure je serais à Sebseb dans une heure à Baladoujelid dans une journée à baladoutoumour dans une semaine faisant fi de la fatigue du clapotis des flaques et de ce rêve qui arrivaient en leitmotiv un peu à la rengaine un peu comme ces avions que nous traficotions dans notre enfance autrefois et quand nous fûmes proches de Sebseb j’ai relâché sa main fait un ou deux pas puis me suis retourné nous allions traverser la départementale et nous n’ étions pas loin du lieu où on le découvrit lui alors elle s’arrêta pivota sur elle-même je regardais le visage les épaules puis les pieds et je la voyais de profil à présent et je distinguais que toute sa robe couleur de sable c’est à dire un sable coulé dans une eau lustrale je veux dire une robe verdâtre presque passée sous le pli d’eau d’algues depuis son épaule sa longue robe jusqu’au niveau du genou noirâtre et je ne pouvais ni fuir ni mettre un pas en avant ni crier ni prendre le ciel à témoin je nageais dans une mare de sueur jusqu’à sentir les cils qui battaient contre mes propres pupilles j’implorais une fois le dénouement de ce cauchemar deux fois son recommencement pour pouvoir trouver le temps d’une échappatoire et je me dis qu’elle a reçu le coup sur le côté comme quelqu’un qui lançait cela en ignorant sa propre intention d’inculper ou de disculper une partie tierce et il y avait le soleil à présent un soleil si féroce quasiment ramené à mon insu de baladoujerid sous la peau et j’entendais et je voyais les éclatements du jour comme des déflagrations qui émanaient presque de moi-même et

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je pus distinguer que tout ce côté noirâtre scintillait par moment elle était restée en retrait de trois mètres je me rapprochais d’elle et je pus voir les vers les vers qui grouillaient depuis l’épaule jusqu’au bas du genou et j’étais là atterré sidéré comme si j’allais sur un nid de fourmis de guêpes de vipères et je restais là à observer tout ce tournoiement de petites bêtes et je voyais les larves rapides qui pénétraient tout droit dans le corps qui nettoyaient les os de ce flanc qui m’était toujours exposé de profil qui ressortaient par les sourcils et le genou et elle dit ah c’est donc toi qu’on envoya en dodelinant de la tête et elle ajouta je suis morte Da Salalah.

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Published by ahmed bengriche
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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 23:14

LUBIN 

 

 

Le passager clandestin

 

L'hôpital accueille les éclopés de la foire,
Ceux qui avaient misé dans les jeux à miroir.

Il les accueille comme on abat à bout portant,
Le mal physique a soumis même les dissidents.

Même l'enfance oubliée qui soudain se montre,
Même l'enfance qui soupèse le pour et le contre

Afin de savoir si les ténèbres seront comblées
Vus d'en bas, ils semblent immenses nos démêlés.

Immense le plafond, immense la noire veilleuse
Drossée, engloutie par la marée houleuse,

Mais en bon matelot sachant lover une corde
La douleur touche son homme pour qu'il se torde.

Elle le met en boule, les genoux dans le menton,
Elle le met en boule, en boule sur le ponton,

Jusqu'à ce qui soit lové selon l'art du capitaine
Avec trou dans le milieu pour un passager clandestin

 

*

L'étoile se montre

Rien que cette terre, rien que cette sévérité première
Qui s'oppose à toute concession
Pour pouvoir rester barrière ;
Mais que le ciel nocturne s'arrondisse
Qu'il s'ouvre aux résonances,
Mais que le ciel nocturne résonne
Et que son battant de cloche s'appelle Espérance,
C'est en de telles aventures que l'étoile se montre sans défense.

 

*

 

Sans rien autour


N'ayant plus de maison ni logis,

Plus de chambre où me mettre,

Je me suis fabriqué une fenêtre

Sans rien autour.


Fenêtre encadrant la matière

Par le tracé tendre de son contour,

Elle s'ouvre comme la paupière

Se ferme sans rien autour.


Se sont dépouillées les vieilles amours,

Mais la fenêtre dépourvue de glace

Gagne les hauteurs, elle se déplace,

Avec son cadre étonnant,


Qui n'est ni chair ni bois blanc,

Mais qui conserve la forme exacte

D'un oeil parcourant sans ciller

L'espace soumis, le temps rayé.

 

*

 

Pourquoi serpent ?

 

A Henri Thomas

 

Pourquoi serpent et serpent qui mord ?

Pourquoi cette Plaie pire que la mort ?

Tous les jours je guette un homme important,

Avec des yeux perçants qui sont dans ma tête;

Parfois je lui donne un nom, une silhouette,

Seul le mal n'arrive pas, il est déjà présent.

Ainsi le vent soumet, la main sur le collet,

L'arbre qui se débat tout au fond de l'allée.

L'arbre qui a un coeur gravé dans son écorce,

Rien de cela n'existe la nuit et pour cause

Inexistant l'arbre, inexistant le vent,

Mais le coeur saigne dessus l'inexistant,

Et la pendule qui égrène jamais ne s'endort,

Toujours serpent et serpent qui mord.

 

Armen Lubin

 

 

Les mots, c'est rien

Les lampions marchent devant
La forêt vient derrière
Avec l'oiseau nidifiant
Au centre nul des mystères.
.
Mystères dont je trouve l'essence
Dans les larmes qui ont coulé,
Résinier, ta résine dense
Scintille en bas dans le gobelet.
.
Ici on trouve le coup dur
Et l'entraille vive des pins,
Nul ne connaît ces tortures
Mais elles imitent nos peines :
.
Celles qui saignent lentement
Avec des mots trop clairs,
Les mots, c'est rien, ça marche devant,
Une forêt vient derrière.

Armen Lubin

 

 

Sans rien autour

N'ayant plus de maison ni logis,
Plus de chambre où me mettre,
Je me suis fabriqué une fenêtre
Sans rien autour.

Fenêtre encadrant la matière
Par le tracé tendre de son contour,
Elle s'ouvre comme la paupière
Se ferme sans rien autour.

Se sont dépouillées les vieilles amours,
Mais la fenêtre dépourvue de glace
Gagne les hauteurs, elle se déplace,
Avec son cadre étonnant,

Qui n'est ni chair ni bois blanc,
Mais qui conserve la forme exacte
D'un oeil parcourant sans ciller
L'espace soumis, le temps rayé.


Armen Lubin.Le passager clandestin
Sainte patience.les hautes terrasses.Poésie/

 

 

Le passager clandestin

L’hôpital accueille les éclopés de la foire,
Ceux qui avaient misé dans les jeux à miroir.

Il les accueille comme on abat à bout portant,
Le mal physique a soumis même les dissidents.

Même l’enfance oubliée qui soudain se montre,
Même l’enfance qui soupèse le pour et le contre

Afin de savoir si les ténèbres seront comblées
Vus d’en bas, ils semblent immenses nos démêlés.

Immense le plafond, immense la noire veilleuse
Drossée, engloutie par la marée houleuse,

Mais en bon matelot sachant lover une corde
la douleur touche son homme pour qu’il se torde.

Elle le met en boule, les genoux dans le menton,
Elle le met en boule, en boule sur le ponton,

Jusqu’à ce qui soit lové selon l’art du capitaine
Avec trou dans le milieu pour un passager clandestin

Armen Lubin, Le passager clandestin, Sainte patience, Les hautes terrasses, Poésie/Gallimard

 

 

 

 

MONSIEUR ARNAUD, BACHELIER
À Arpik Missakian.

Les sans-patrie ont toujours tort
Puisqu'ils transportent du bois mort
Et campent dans de sombres garnis,
Chaque mur y a ses petites hernies.
Car c'est un hôtel moisi et croulant,
Sur une corde se balancent des piments.
Hôtel borgne dont l'œil valide s'infecte,
Hôtel où les réfugiés et leurs dialectes
Se glissent par une vieille porte noircie,
La police reconnaît en elle l'objet de ses soucis.
Elle la vise, se ravise, et ainsi de suite.




Toute la bâtisse sent l'aubergine cuite.
Elle le sent violemment vers le soir
Quand les gosses jouent sous le porche à demi noir
Et que le seul Ascho mendie sur le palier.
Ascho est petit. La tête entre deux barres,
II nous tend sa main à notre passage,
De fenêtre à fenêtre vont des cordages.

II

Monta d'abord le colonel Kanzadian
Qui est tourneur chez Citroën en attendant
Le grand jour où il pourra occire les Turcs.
Il ne s'arrêtera que pour cracher très loin,
Et la mosquée cédera devant la Sainte-Trinité,
La mosquée aura des faïences et trois cyprès.
Monta ensuite la femme qui lit l'avenir
Dans le marc du café toujours amer:
« Au-delà des monts, au-delà des mers,
« Un colloque entre deux hommes de loi,
«À la suite de quoi... » Le chat noir monta.
Et montèrent, bien sûr, des malades blêmes,
Suivis par le professeur de math-élème,
Qui, devenu par faveur cireur de parquets,
Caressa le mendiant en ces termes :
«O petit! j'aime l'archevêque qui t'a béni.»
Mais le dernier arrivant fit comme ça,
Laissa tomber son obole comme ça,
II la doubla, la tripla, fit tralala.

III

Il avait le sourire comme on a le cœur gros.
Il mendiait le soir nos tickets de métro.
Il étalait ces choses périmées sur le lit
En vue d'un voyage secret, et puis :
«À son âge! disait la mère, à son âge!
Mieux que moi, femme d'expérience,
«II descend et change aux correspondances ! »
Quel rêve l'emportait-il si loin de l'Europe,
L'aïeul à demi sourd, le vénérable pope,
Dont la lèvre pendante remuait sans mot dire

Cependant que le père se mettait à bouillir :
«Voyez! voyez! disait le père, l'innocence
«Entretient de mystérieuses correspondances,
«Ce qui fait que nos enfants s'assimilent vite,
«Par des passages souterrains ils nous quittent
«Pour devenir relaps et ministre de France,
«Ah! c'est bien dans le vide que nos piments se
balancent»

IV

Ici je m'arrête puisqu'il n'y a plus d'Ascho.
Depuis longtemps il s'appelle Monsieur Arnaud.
Car dans sa prime jeunesse, plus d'une fois,
Les poulbots armés de sabres de bois,
Le poursuivirent en criant: «Ascho! t'as chaud?»
Il en pleura. Ensuite, il fit son bachot.

ARMEN LUBIN. (extrait de Les hautes terrasses, Gallimard, 1957

 

 

 

 

Armen Lubin: MINUIT


Le vent bouscule les plus gros déménageurs
Dont les meubles sortent en tumulte de la forêt.
A l'hôpital le silence s'étale plus qu'ailleurs
Quand l'homme se démeuble au dernier degré.

L'arrière-pays n'est plus pour l'homme,
Pour l'homme étalé. Il est la bête de surface
Descendu de ses hauteurs, remonté des profondeurs,
A l'hôpital il y a un mur plus qu'ailleurs.

Plus rien ne passe sinon l'attentat ultime
Qui colle les paupières pour qu'elles se suppriment,
Sinon la glace qui pose une bonne couche
Au-dessus du mal pour en cautériser la bouche.

Moi, je ne dis mot, pour garder l'espoir d'un accord.
Nous serions disposés à abandonner le corps
S'il n'était déjà si solitaire dans le drame,
Il fait toujours minuit lorsqu'on parle de l'âme.

Armen Lubin (SHAHAN SHAHNOUR/Chahan Chahnour 1903-1974)
Sainte patience [Extrait],
nrf, Poésie/Gallimard, préface de Jacques Réda, 2005

 

 

 

L'océan

Loin des chiens hargneux

Et des béliers du troupeau,

Mes compagnons de tout repos,

Se partagent le manteau bleu,

On n’y peut rien, c’est le jeu.




Ô troupeau de vagues bleues !

Le monde imaginaire reste heureux

Jusqu’à la limite des sables mouvants

Où le désespoir privé de manteau

Renie la terre, désavoue l’eau,

Mais chacun sait qu’il n’y a point

Point de passeur devant l’océan.




Ensablé ainsi jusqu’à la hauteur

Des tempêtes qui filent vers l’intérieur,

L’homme comme la dune déplace ses plis ;

Rien n’est donné et tout sera repris

Chaque fois que dans le trou noir du cadenas

S’allumera le phare lointain et petit

Pour annoncer qu’il n’y a pas de dieux révélés

Mais il y a de nouveaux roulis.




Il y en a qui émergent d’un océan d’effroi

Quand la poitrine se soulève, quand on la broie,

Il y a le sable, il y a le vent, il y a le phare,

Il y a le coeur égaré en avant de ses remparts.




ARMEN LUBIN Le passager clandestine

 

 

 

Banderoles au vent
.
.
Le passage du vent à la cime des pins
Met à jour l'ondoiement sans fin
D'une banderolle aux lettres très fortes,
" Libérez nos prisonniers " dit la devise.
.
Après le vent du large c'est la bise,
C'est une cave, un grenier, une remise
Qui servent d'entrepôts à la verte banderolle;
On est las d'attendre la libération promise,
On est tous ici des prisonniers sur parole,
Le regard brouillé, le passé confus comme l'avenir,
Nuages, nuages, où voulez-vous en venir ?
.
Armen Lubin
Le passager clandestine

 

 

 

L’ETOILE SE MONTRE

Rien que cette terre, rien que cette sévérité première
Qui s’oppose à toute concession
Pour pouvoir rester barrière ;
Mais que le ciel nocturne s’arrondisse
Qu’il s’ouvre aux résonances,
Mais que le ciel nocturne résonne
Et que son battant de cloche s’appelle Espérance,
C’est en de telles aventures que l’étoile se montre sans défense.


extrait de "C'était hier et c'est demain", éd. Seghers, 200

 

 

POUR ELARGIR LE DEBAT

Le proscrit disait en descendant l’avenue :

Je vous aime ô grande mademoiselle avenue !

Le proscrit en marche était un étranger,

C’était un exilé, et j’en connais de toutes sortes,

Ils ont tous, derrière eux, fermé une porte

Cette porte n’est visible qu’une fois franchie.



Une fois franchi le visible

Une fois seul dans l’hôtel inconnu

L’exilé retrouve dans sa chambre nue

Un silence debout comme une tombe musulmane

Ainsi qu’un missel qui jamais ne consent.



Mais une larme nocturne et solitaire

Peut aller fort loin dans une vie triste ;

Ceux qui sont con*****és à suivre la larme à la piste

Vont loin aussi mais ne reviennent pas,

L’automne les utilise tous pour élargir le débat.


Armen Lubin

 

 

Sans rien autour


N'ayant plus de maison ni logis,

Plus de chambre où me mettre,

Je me suis fabriqué une fenêtre

Sans rien autour.


Fenêtre encadrant la matière

Par le tracé tendre de son contour,

Elle s'ouvre comme la paupière

Se ferme sans rien autour.


Se sont dépouillées les vieilles amours,

Mais la fenêtre dépourvue de glace

Gagne les hauteurs, elle se déplace,

Avec son cadre étonnant,


Qui n'est ni chair ni bois blanc,

Mais qui conserve la forme exacte

D'un oeil parcourant sans ciller

L'espace soumis, le temps rayé.


Armen Lubin
Le passager clandestin
Sainte patience
les hautes terrasses
Poésie/Gallimard

 

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Published by ahmed bengriche
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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 06:07

DELAVEAUl'aurore affine ses dorures. Le village
effleuré par la vérité ne sait pas. Les gens dorment encore
contre l'épaule inerte et dure du mannequin
qui les tourmente_ oubli et rêve _ croyant à leurs désirs. 

 

L'alouette au sommet de sa tour flambe seule, veillant l'air bleu, dictant
au ciel son allégresse. Et par ses yeux le poème connaît
le verbe, illuminé de verreries, puis le beau rythme
dont les arches assoient le pont sur le fleuve silence.
Et l'habitante au fond de moi, la secrète intangible admire
les mots soudain en ordre sans comprendre. Je ne suis rien
que l'instrument que l'on accorde à la lumière.

 

Tout était perle amour même et si pur.
Alors le vent léger conduisit la musique. Adorables
paroles venues de l'ombre claire qui m'habite. J'écoute, je déchiffre
puis comme le scribe enfoui dans les signes d'Egypte,
à la fin je traduis le silence, je nomme, je transcris.
Alors je m'en retourne à la vacuité d'exister, comme les autres.


                                    Philippe Delaveau  ( 1950 _ )
                        ( Calendrier de la poésie francophone 2011)
                                       L'année en poèmes .

Extraits :

LEÇON D’AUTOMNE

« Les oiseaux sur les peupliers de la plaine

des notes dispersées, liquides, vagabondes.

Pourtant la symphonie d’un bel après-midi sous les violons des feuilles

qui tigrent d’ombre leurs arpèges. Pont de pierre bombé, contrebasse.

Altiers violons de verts. La partition repose

Avec la longue élévation de ses sillons jusqu’au sommet de la colline.

Les blanches s’envolent en lançant leurs cris de mer au retour du tracteur puis

s’agglutinent,

fouillant la terre avec la même obstination. Venues de l’océan,

remontant les rivières. «Semailles» serait le titre du morceau, avec les trilles

d’un clavecin sous les doigts de Rameau. Leçon d’automne et vieil ivoire

rouillé, sombre. Les deux claviers sous la dextérité de l’attaque joyeuse.

 

JEAN-SÉBASTIEN BACH

Au commencement et à la fin de la phrase,

c’est ton visage qui attend vieux maître et ton regard

sous la chandelle au grenier – presque aveugle.

Avec ces bruits d’enfants nombreux entre querelle et rires

dans la maison comme une fugue où se perd

le nom dilaté par les voix de musique,

de tant de signes sur les cinq traits où ta main s’est posée.

 

L’été qui a mûri les fruits et l’harmonie du monde

offre un répit sur le gué de l’accord au vaste hiver.

Le fil de soie de la mélodie élabore

un chemin sombre et clair sur les décombres

du thème au préalable inscrit et simple

au blason gris des bémols ou des dièses.

Avant l’épuisement de ses détours et la résolution

sur le clavier d’ivoire de la tonique.

Ici ta main rature de sa plume : Seigneur

si ton Nom est grand et pauvre, mon espérance.

Que la joie qui redescend de la voûte avec les cors

et les voix d’anges. Mais dimanche s’approche.

Il faut dans l’harmonie ingérer l’air et que le souffle

illumine un chemin vrai du cœur au cœur.

Puis un accord résout longuement au point d’orgue

le commencement à la fin de la phrase.

Son nom secret d’une musique, Philippe Delaveau, éditions Gallimard, 2008.

 

 

VOYAGE INTERIEUR

La pièce qui me sert de bureau : une cabine
d’un bateau improbable sur les eaux des collines
pour affronter les rigueurs du poème et ses décisions :
il s’approche insuffisamment de la côte et nous escaladons
ensemble les enchantements du rêve. Ses caprices.
Vagues et vents : nous respirons à pleins poumons.

Pas de barre où installer mes mains. Ni d’instruments pour la navigation.
Une table. Un stylo. L’ordinateur comme un radar. Des mouettes
au-dessus, qui se moquent ! jamais plus. Jamais trop. Jamais
encore. Et nous allons au gré de l’aventure.
Les cyprès de la haie mendient de leurs mains. L’herbe
connaît la folie des boussoles sous les pylônes.
Tout tremble comme une salle à qui l’on joue la comédie.
Au juste que joue-t-on ?

Pourtant la journée lumineuse : à cette heure, froid bleu,
ciel blanc. Le soleil sur la piste s’apprête
à décoller cahin cahan. Même on entend gronder le réacteur
de la lumière. Tout l’Est est glorieux jusqu’aux lointains méandres
comme un matin de Pâques.

© - Philippe Delaveau -

 

 

JARDIN du Luxembourg (I)

 

Ongles blessés de mes mains vous le savez

j’ai déchiffré les cicatrices de la ville

 

oreilles la voix du vent vous l’avez pressentie

aux cheveux sur nous en bataille

 

écorce de marronnier aussi sèche que lèvres

écorce muette et nos bouches muettes

 

quand il fait nuit la moindre étoile émeut

ou seulement le mot étoile à sa propre fenêtre

 

nuit contre jour – lune pâle soleil

où nous habitons croît l’obscurité

 

je me promène dans les rues de Paris

mes mains scrutent le secret des pierres

 

je me promène dans les rues de ma tête

les yeux clos pour atteindre au secret de vie

 

joue contre l’arbre et yeux debout

nous affrontons notre navigation

 

sable en vie roule sous le bruit des pieds

l’ombre à nos pas cèle un secret

 

et la nuit sur la ville doucement refermée

la ville obstinément et violemment fermée

 

Paris erre Paris gémit dans la mémoire

avec la voix des morts et la voix des vivants

 

qui plus a disparu – qui plus est vivant ?

qui de vous disparaît qui infléchit le temps ?

 

je me perds dans les rues de Paris

mes yeux sont las mes paroles se perdent

 

**

sur l’île saint-louis

 

 

 

 

La Seine aux longs méandres, la Seine courbe et lente,  dénie les lignes droites.

D’un paresseux élan gagne l’extrémité de son virage, butant sur les terrains marécageux où s’édifièrent ses grandeurs, puis s’en retourne d’un effort, racle les quais de vaguelettes, écarte ses deux bras pour caresser les îles. Ses vrais navires.

Tant de douleur cachée aux bords qu’elle frôle, tant de beauté, tant de douleur. Elle pourrait filer droit, connaître le bonheur de se griser de son désir, en ignorant l’image des bâtiments penchés sur son miroir fragile, toujours brisé, pour se comprendre. Et le malheur de ceux qui voient en elle leur destinée à l’image du ciel libre, inaccessible, d’un bleu parfait. Mais escortée d’un frisson gris de feuilles, longée d’arbres qui tremblent de leurs milliers d’oreilles, elle se ride à son tour, paraît trembler du désespoir de ceux qui guettent au-dedans d’elle les tourbillons d’agate comme des yeux, emporte l’eau froissée d’une voix triste à peine audible, un savoir morcelé – son abondance secrète.

Seine aux méandres longs. Courbe et lent fleuve.

La Seine alors recueille le malheur, monument d’hommes.

 

 

**

BISTROTS DE PARIS

 

On est debout devant le zinc et sous l’œil simple

et bleu du patron qui s’active il arbore

une moustache artistique en balai-brosse

tandis que l’ivresse égare un monde incertain

qu’alimente la truelle d’un monologue à son propre rythme

lent parfois pâteux de bâtisseur de mondes ce sont les vignes

venues à Paris déverser leurs vendanges vers le métal

des tubes et des sièges les glaces réfléchissent les visages blancs

la sueur au front qui perle chez ceux qui reconstruisent

patiemment mais le poème est mort et les murs s’écroulent

éclairant par gouttes les fronts rien ne visite les solitudes

ni la bière barbue ni le petit rouge qui danse sur son ballon

ni le blanc sec en renversant la tête ou le café dans son corset d’ébène

**

BISTROTS (II)

 

 

 

Le poème est mort je le sais bien le poète est une ombre

dans les rues qui chassent l’odeur d’âme et les oiseaux sauvages

l’éternité se recroqueville parfois sous les porches

près des cours dont la fontaine épingle

image et jour de son cristal sur la fonte bombée que n’ai-je

comme elle l’art de coudre l’eau de moire aux éclats de ciel

ainsi peut-être un fil au labyrinthe avant de revenir

aux rêves qui rassurent mais par la fenêtre la cour est ignoble

où résonnent les bruits domestiques les jurons des cuisines

il est simple et bon dans la cuvette sale il est doux

de pisser calmement dans une odeur de cigare

en maîtrisant le jet lyrique de l’urine avant

d’être aspiré dehors par la rue et le néant des langages

 

**

BISTROTS (III)

 

 

Le buveur parfois regarde au fond de son verre

comme s’il  cherchait le mot qui manque ou le souvenir

il reprend le récit au moment où le voyageur

se perd encore contre l’obstacle ou l’ombre de sa mort

j’irai m’asseoir au fond contre la cloison

près du portemanteau frêle, gibet de cadavres

les parapluies y dorment, les chapeaux sombres

 

es-tu le voyageur au-dessus de son verre ou ce poète

qui marchait sur le quai de la Mégisserie parmi les fleurs

 

les oiseaux parlent la langue des paradis qu’ils n’ont jamais quittés

la voix te délaisse tu ne sais plus tu n’avais jamais su

l’odeur du tabac maintenant s’incruste dans le poil du manteau

la laine sous ta veste agace ta peau

la fumée stagne à mi-chemin du plafond et les mots allégés

demeurent dans l’entre-deux d’une conscience attendant qu’on les frotte

 

 

**

 

la lune au pont alexandre III

 

 

 

Même un soir, à Paris, dans la flaque laissée par la tempête, et en levant les yeux vers les étoiles maladroites à cause des vapeurs de la ville, j’ai réappris la forme de la lune.

Dans l’ampleur noire, lavée, elle semble lumineuse et floue, l’empreinte d’un sabot.

Alors je me suis souvenu d’une rivière, de l’ombre des buissons, et l’autre lune, là-bas des vignes et des vergers, pure et nette par l’anse et la médaille, brûlait intensément dans le pays fidèle à son absence, qui est aussi neige aux fleurs nues des arbres grêles, promis aux fruits, comme au cœur qui suscite à l’esprit, par blessures et merveilles, la floraison de mots propices.

Paris pendant quelques instants, cette nuit-là, se souvenait de l’odeur blanche et douce du printemps.

 

PHILIPPE DELAVEAU

PHILIPPE DELAVEAU

poèmes

 

 

 

 

 

Extraits des poèmes

 


Le Nil

La forêt

Marcher

La pluie (II)

 

 

 

 

 

 

 

 

La voix du vent là-bas,

dans ses lointains pays

 

LE NIL

 

Après avoir déployé ses anneaux dans les sables,

connu le secret  des Grands Lacs – l’Afrique y pousse

vers l’autre vie la barque de ses morts –, le fleuve

atteint l’encrier du delta, peuplé de roseaux frêles,

face à l’indigo de la mer. Je suis le fleuve,

non le désordre. La progression du temps et la placidité,

non pas rien. Non pas chose inutile et vaine. Comment traduire

 

l’appel qui me traverse ? L’eau toujours me revient,

les larges palmes des colonnes, ciel sombre,

ciel de bleu sombre aussi ne sont pas rien. Je suis le fleuve.

Quelque chose promise, étoile de coton, fécondité,

paix magnanime sur les sables stériles, chemin stable,

signe précis, signe éternel. Je suis le fleuve.

 

Le secret d’où je viens, l’énigme qui me pousse, la vie

autour de moi qui fut, règne et sera, selon l’hégémonie du verbe,

le jeu libéré de mes formes, la voie qui me délivre

ne récusent le temps, l’espace ni le jour. Le soleil m’accompagne.

La mer où je vais boire achève la fusion entre les signes et les

choses.

Ma dynastie s’ébranle, j’habite l’origine, un poète

mesure l’opulence et la parcimonie de mon chant. Pose la lune

de son poème sur mon étrange solitude et le désert. J’épouse

l’aube

chaque matin. Je suis le fleuve, l’ordre, et j’ai su la beauté.

 

 

(p.29/30)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ici :

la voix du vent retour d’exil

 

LA FORÊT

 

[…]

A ce concert irréfutable, j’offre le métal frêle du pupitre

et les rails d’une partition vers le haut. Forêt obscure,

hantée de voix, beau refuge. Empêtrée dans l’attente.

Flotte secrète à l’ancre des saisons.

 

Anéantie parfois, éveillée par la sève, revigorée par l’équipage

du printemps. La lumière se fraie

un blond passage dans la matière, les arbres grincent,

rejoignent l’altitude en gravissant l’arpège, font le gros dos

comme les chats sur le rebord du ciel

où le soleil décline après avoir vécu.

 

Se dressent comme nous, déchiffrent comme nous l’inaltérable

bleu. Et de leurs mains, profondément, fouillent la terre,

comme un malade en contournant des doigts le bord du matelas

cherche dans le froid du dessous, près du sommier,

un leurre à son délire.

 

 

(p.67)

 

 

 

 

MARCHER

 

Marcher parfois longtemps dans la prairie du vent.

Ses bottes malmènent les fleurs,

l’herbe aux rêves de voyage.

 

Puis le petit village près d’un bois.

L’harmonica d’une eau rapide qui se cache

pour voir le ciel et l’ombre, et les cailloux

entraînés de ferveur, sur leurs genoux qui brûlent.

 

Entendre alors la persuasion très tendre

et douce d’un oiseau qui solfie les mesures

d’une clairière. Deux fois peut-être. Puis se tait. Se dissout

dans la perfection pure et simple du silence.

 

 

(p.90)

 

 

 

 

LA PLUIE (II)

 

Maintenant dans les flaques se dilue

le dur monde ancien comme aux poils des pinceaux

la peinture collée qui se détache sous l’essence.

 

Debout, enfin lavé de mes refus, je m’apprête à la tâche.

Debout sur la terre lavée, Seigneur, je veux chanter

Ta gloire dans la force du vent, composer

nos hymnes parmi les pluies et la mesure, maître enfin

de mon chant dans l’assemblée des arbres et des hommes,

la fraicheur nouvelle et l’odeur neuve du jardin,

sous l’arc dans le ciel neuf comme un luth de couleurs.

 

 

(p.113)

 

 

 

 

 

 

http://www.gallimard.fr/


FEUILLE ROUGE RESTÉE

Les oreilles du lièvre aussi sont fragiles
que dire du rouge-gorge qui s’est aventuré dans la pièce où j’écris
viens lui dis-je d’une voix adoucie en le prenant
entre mes mains qui tremblent de ce qu’il tremble
que je te rende l’absolu de ton ciel où tes semblables règnent
parce que vous êtes purs comme la neige et les prophètes

Et cette feuille qui a navigué si longtemps
en demeurant toujours à la magistrature de sa branche
d’où elle assiste au lent procès du jour
sèche noyée de pluie parcheminée comme une main

L’hiver ne l’a pas rendue à la terre
elle est rouge du feu qu’elle ignore
plissée d’une lointaine rêverie
la branche autour est nue comme la vérité
quelle est la vérité ? quelle est son heure ?


(Instants d’éternité faillible)







Ignorant que tes hautes étoiles
avaient tremblé leur dû.
Pas un autre sanglot. Pas une brise
pour effleurer les branches,
susciter la présence des prés et des collines.
Avec courage tes lampes dans la tempête
auront lutté comme là-bas hublots et feux
du vaisseau qui oscille, se couche et sombre
fort de sa morgue et de ses cheminées.
Maintenant si je me tourne vers l'arrière
c’est pour te voir périr dans le brouillard
avec ma vie, sans un reproche.
J’aimais ces maisons qui m’ont quitté
et ces vignes qui tordaient les poignets
maigres de la douleur. La hache
qui tout à coup tranche le nœud de cordes
est plus aiguë que le croc du lion.
Aussi intraitable fut à l’entrée du désert Alexandre,
qui ignorait doute et détresse. Mais mon empire,
je le construis en soustrayant, en dispersant
les ombres et les morts.
Bientôt j’ausculterai les lignes
gravées sur la cire des paumes
pour réfuter l’arrêt sévère des destins.
Rivières et forêts, vitraux et pierres,
écoles et maisons, les sons ancrés aux souvenirs
avaient donné très tôt l’exemple.

Les oiseaux libres nous quittent dès l’automne
pour de lointains soleils que rien ne saurait abolir.
Seuls les visages sont restés dans le cadre des noms
- des cadres propres, certes, mais sans dorure.
(Infinis brefs avec leurs ombres).


VIVRE EN POÈTE





Vivre en poète, est-ce là vivre ? est-ce aimer davantage ?
Le savoir est intense chez l'enfant qui joue et le clown
qui se démaquille, osant affronter le miroir.
L'enfant gagne le paradis sur une jambe en clopinant,
mais au moins il avance
en poussant de son pied la marelle.
Sur leur patte attentive, le flamant, la cigogne
se contentent seulement d'observer. Voir n'est rien sans participer
mais nous n'aimons qu'ourdir. Peut-être notre œil est-il aussi acerbe
que celui de l'oiseau qui rejoint son nid sur la toiture :
pas plus gros qu'un bouton de chemise pour tenir le poignet fermé,
dissimuler la veine où bat le sang qui remonte au cœur.
Mais trop souvent, le cœur refuse de compatir.

(Infinis brefs avec leurs ombres)


PISTE NOIRE

La neige seule pourrait purifier. La neige seule
est sa propre abstraction, son propre signe.
Sauras-tu contempler la montagne
où les mesures d’un câble de téléphone,
rythmé jusqu’au sommet du col par les poteaux
de bois s’éloignent. S’amenuisent.

Si tu savais seulement reconnaître l’hiver.
Si tu tentais de dire les signes de pauvreté.
Seule richesse. Égouttement d’une branche immobile
dont la glace au bout d’un stalactite fond : dans la neige
au-dessous, trou noir, circonférence grise et le bruit si subtil
de la goutte qui tombe jusqu’à la terre.

Alors après avoir essuyé tes lunettes, voici la piste.
On ne voit que le blanc et des mamelons blancs. Tout se confond.
Pente droite, vertigineuse, avec le signe des bannières. Ta vie bascule
dans la descente entre deux murs de vent. Deux murs de froid.

Tout semble se résoudre. Mais le salut vient-il de la vitesse ?
À toi qui ne sais plus attendre. À toi sans vrai désir. Et tu t’arrêtes
dans une gerbe de flocons. Silence. Une ombre blanche attend.

(Son nom secret d’une musique)



TOUT EST MUSIQUE

Le soleil au pupitre et sa baguette oblique sur la prairie.
Jusqu’aux petits orchestres des sables et des fontaines.
Jusqu’aux sous-bois emplis de murmures, de harpes, de cascades.

Et la philharmonie de l’océan devant les colonnes d’Hercule : au-delà, c’est Wagner, un mastic incolore.
Mais ici, une salle attentive. Ils écoutent passionnément gronder
l’express vigoureux de Beethoven sur la voie qui tressaille
dans le cerveau, profond tunnel. Sur ces voies qui longent le précipice
du cœur, d’où tout est simple et visible. Où le signal s’ouvre et se ferme.
Leurs narines frémissent comme dans la colère. Leurs lèvres gonflent
dans cet amour aussi impérieux qu’aux corps brûlants, l’orgasme.
L’orchestre en noir et blanc, et les abeilles grises, étincelles de gris.
La pluie et ses marteaux sur le xylophone de la saison. Les arbres,
frères du violoncelle. Tout est musique.

C’est vrai, certains ne l’entendent pas. Ils préfèrent le bruit.
Les robinets des radios gouttent de sons échevelés. Chutes du Niagara des écrans plats, image sur image.
Certains préfèrent les écouteurs à leurs oreilles comme l’œillère des chevaux
qui tournaient, tournaient dans les nuits sous la terre.
Sans lune, sans étoiles, sans feuilles d’arbres. Mines, sordides catacombes.

(Son nom secret d’une musique)

LES MONTS BLEUS




Les monts bleus et le ciel songeur.
Toi
Dont les yeux ardents sont
L’abri du ciel et des monts.

Source, frisson, tristesse, joie.
Je baiserai de ma langueur
Ta bouche.

Je vois les mots se former
Dans tes pupilles, sur tes lèvres.
Et je respire ton haleine.

Je me raccroche à la vie,
Je sais l’existence du monde
Lorsque je tiens ta main.

(Le Veilleur amoureux, précédé d’Eucharis, Poésie/Gallimard, 2009)

Et toi nue maintenant





Et toi nue maintenant sur qui mes lèvres filent
La lente métaphore d’un baiser, de l’épaule à tes seins.
Les mouettes de nos mains
À l’assaut du vertige. Puis
Étreignant l’aviron d’une dextérité
Pour appuyer la force des marées,
Les courants fous qui se déchaînent.

O mon amour, un seul navire tour à tour
Élevé sur le haut de la vague et plongeant
Tout à coup dans l’abîme nous hisse,
Nous unit, nous entraîne. Et laisse pantelants.

Naufragés sur la rive,
Cœurs à nu, follement ivres,
En un seul deux s’incarnent.

(Le Veilleur amoureux, précédé d’Eucharis, Poésie/Gallimard, 2009)

LES POEMES


Les poèmes vieillissent confusément,
Parlant encore de forêts, d’or et de roses. Toutefois
Quel sage aurait pu dans une seule fable
Serpentant au-dessus des hommes et des fleurs,
Dire comme la perle un peu l’attente
Qui est au creux du monde, et peut-être à la fin composer
Pour un prince las du soleil et des livres,
Un autre chant qui ne vieillirait pas,
Qui parlerait sans fin de ce qui recommence,
Au gré des libellules bleues, des armoiries de l’onde ?

Alors l’image en ce poème serait plus limpide
Que le bruit continu de l’eau, plus sombre qu’un silence
Au pied de l’arbre à qui écoute
La nuit parfaire les saisons
En quête de sagesse nébuleuse et d’ordonnance.


(Le Veilleur amoureux, précédé d’Eucharis, Poésie/Gallimard, 2009)


DIDON


Je ne reverrai plus l’Italie aux cyprès noirs
Ni, accoudée au marbre blanc de son palais, Didon
Qui pleure ses amours. La mer
Est à ses pieds, paisible, fleurant la menthe. Aux arbres
S’enguirlande la vigne. Est-il licite de se souvenir ?
Par les prairies et les lentes forêts,
La pluie mène ses bataillons qui guerroyaient naguère
Sur cette plaine grise inconnue d’alexandre.

Les années dures se succèdent sur la tamise, au gré
Des houles. Barges de minerais et ballots de coton
S’entassent dans les docks, suie et poussière, avec le thé des indes.
Énée quitte le quai dans un déluge d’or,
La brume l’a nimbé de lumière. Dans les gares,
S’essouffle au gré de sa vapeur le train qui défie les distances.
Quel espoir aux amants de se rejoindre ? La mer est vaste,
Le cœur oublieux. Le temps dans les allées de hyde park
Caracole, bleu pommelé, d’une jambe joyeuse. On jette
Aux cygnes le pain amolli par l’eau rance.

Des héros qui renaissent, nul n’a vaincu la mort. Nous voudrions
Les oublier. Ils reviennent troubler la torpeur des mémoires.
Pourquoi tant de douleur ? Les lévriers
De diane bâillent devant le feu, après avoir
Dans les sous-bois mouillés couru le cerf. Et les panathénées captives
Sur les trottoirs humides posent leurs beaux pieds nus,
Emprisonnées dans une éternité de marbre et de silence.

À la proue formidable encore un lion blasphème
Insensible aux cheveux dénoués de Didon,
Où luisent les rubis d’un départ éternel. Une coupe
Qu’on jette à la face des mers réveille
D’infimes astres. Tandis que s’en revient
Toujours la mort inachever les phrases, le lion grimace
Ayant jusqu’à l’orient conquis la terre
Et à la fin perdu l’empire.

(Le Veilleur amoureux, précédé d’Eucharis, Poésie/Gallimard, 2009)

ELVIRE PARLE
(Cent sous pour la Reine Mab, éditions de la Différence 2001, partiellement repris dans Orphée Studio, Poésie d’aujourd’hui à voix haute, Poésie/ Gallimard – texte créé au Théâtre du Rond-Point par Françoise Seigner, de la Comédie française et Philippe Delaveau en 1998 – diffusion France-Culture – émission d’André Velter).


PRÉAMBULE



Cette année-là j’eus deux amants
dont un ministre : qu’en conclure ?
Je n’en fus guère plus heureuse,
Molière non plus. Les feuilles
des arbres n’en ont pas moins jauni.
< Est-ce qu’il faut au poème un ministre ?
- j’use à dessein du mot
pour donner à la phrase un peu plus de solennité
comme font ces fanfares dans les avenues
quand un officiel commémore un événement
sublime, quelque chose du genre
militaire avec des fleurs et des ron-flon-flon -
Nicole eût dit : un grand escogriffe de maître d’armes >

Franchement, je me demande
s'il ne convient pas d'écrire une ode
pour célébrer la chose;
avec des Ô et des Ceci et des Cela.
< un O devant comme une roue de brouette
mais pour quel chargement : des fleurs ou du fumier ? >
Voyons, Pindare, où est Pindare ?
Pindare c’est mon chien. Les gens vous disent :
il ne lui manque
que la parole.
Vous avez déjà vu ça,
vous : un chien qui parle grec ?
Pour ma part,
je me contente d’une langue approximative.
Pardonnez-moi si l’on y trouve ici et là
quelques postillons et des naïvetés.
Quant aux mots un peu lestes, je les assume.


AVANT LA MORT

«Avant la mort < voilà encore une de ces platitudes
qui font hausser les épaules de pitié :
Dieu me garde des mots en trop >
la vie n’est bien souvent qu’une illusion,
longue sans doute < parfois illusion magnifique,
j’en conviens : les décors de Bérard
- Bébé pour les intimes -
étaient superbes -
je sais chérie, je l’emploie trop souvent
ce mot : superbe. >

« Femmes grecques, dis-je, vous pataugez de vos sandales dans le malheur.»
Bref : le destin est sur nous avec son nez sordide et son haleine
un peu forte <je me souviens de ce fromage exquis que l’on consomme à Sparte
avec de l'huile et des tomates.>
Nous adhérons au songe ici-bas
qu’est l’existence de brume en brume,
sous un soleil du Nord ou le ciel d’Athènes.

Ai-je vécu, ai-je été vivante, qui peut le dire ?
< C’est là, bien sûr, une question comme on dit : oratoire >
Passant, souviens-toi que j’ai résisté longtemps : si d’aventure
je consens à mourir c’est en me persuadant que Molière
est mort, et Shakespeare
aussi, sur cette île où l’on boit du thé
et moi peut-être mourrai-je par une grâce insigne
sur les planches < peut-être plus banalement
dans mon lit > tout cela sonne avec un rythme
qui finirait par inquiéter la passagère
du temps présent, l’adepte de la scène
et du lèche-vitrines.

Telle je suis,
le chapeau sur la tête < un rien canaille
avec trois fleurs dessus > et la main
appliquée sur mon cœur ou ces pages
dans la perpétuité du temps qui recommence
unissant l’ombre qui augmente et le décor -
< un décor un peu moche,
dois-je ajouter, que voulez-vous
les temps sont durs : on ne fait guère
que ce qu'on peut > : j’eusse aimé
plus de chaos, plus de tonnerre.
J’ai dû me contenter de ma fureur
et de mon rire, c’est ainsi.
Mais le contentement
ne fut jamais d’une courte durée.

(Cent sous pour la Reine Mab, éditions de la Différence, 2001)

 

 

 

 

 

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Published by ahmed bengriche
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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 13:18

PUELUN MOT 

Quand tout semble dit
En cet instant de pur poème,
Une flamme frissonne, qui défie l’indicible.
Ce n’est qu’un mot, il défaille, il s’étiole,
Mais il défait l’accord d’un pli, d’une assertion.
Pourquoi dès lors frémit et se trouble tel sens,
Qui gisait, évasif ou trop vertement cru ?
Pourquoi la Revenante s’affirme si vivante,
S’exaltant en ce lieu de grammaire et d’exil ?
Langue impure! A la merci d’une rature,
Elle mendie un béquet, elle appelle ce mot
Qui édifie l’Absente puis la perd,
Balayant son parfum, sa vorace présence

GASTON  PUEL

.
RATURES

Ce qui restera entre deux ratures, tu le nommeras poème. Un peu de terre remuée, un infime terrier de mots ou bien toute la terre s’arrondissant sous la main comme une pomme.

.

GASTON  PUEL

.

 

L'ÂME ERRANTE...Extrait

Dire qu’on a vécu l’invivable
Donnerait à penser que la vie
S’accommode de ce qui la nie.

Disons qu’elle se maintient
Vaille que vaille
Sous les ratures, les injures,
Les coups.

Oui déchirée piétinée avilie
La vie assiste la vie.
.

GASTON  PUEL

.

 

CHEYENNE AUTUMN...Extrait

Nous voulions changer le monde.
Nous ne savions pas
Qu’il changeait sans nous.

Maintenant nous sommes plus près de nos morts,
Nous comptons les espèces disparues,
Les traditions perdues…

Salut, Cheyennes !
Salut à vous dans le souffle du dernier bison.

.

GASTON  PUEL

.

 

L'INCESSANT, L'INCERTAIN...Extrait

On dit ma vie ; quelle présomption ! Rien ne nous fut donné, rien n’est jamais acquis. Nous avons tremblé, éphémère ébranlement dans l’ouverture apparente du monde, dans le feuillage frémissant du possible. Il ne reste qu’une existence derrière soi et l’évidence de plus en plus criante qu’il n’est que de mourir. Tout est allé si vite, nous ne tenons de rien la certitude d’avoir vécu.

Le singulier, la marque de la personne, les signes du destin, autant d’apanages illusoires. Notre présence au monde se gagne en y renonçant. Nous accompagnerons les choses les plus humbles (cailloux, feuille morte, objet futile) que notre main accueille et relance. Ainsi circule la sève d’exister : dons, jeux, sauts, marelle, poème, instants insaisissables, chance du vide où couler serait enfin vivre le rien sans espoir si proche du rien qui nous talonne ou nous précède, volée de papillons dans les menthes.

.

GASTON  PUEL

Pacte

Là-bas sur les remparts ruisselle la foudre
Ici autour de nos vivres l’âme suffoque
Partir ? Ici aussi la mâture chancelle

Mon pacte est un roncier
Je suis balafre
(le vent la ravive ou l’apaise)

Ainsi j’ai signé
La donation est ouverte :

La sang des mûres aux oiseaux
Le mien à l’oubli

Répertoire par numéros de revue




 

 »

 

 

EXTRAITS

 

Que de choses oubliées

Et tant d'autres à jamais inconnues,

Quel catalogue

Ces contrées matinales

Où l'air est si pur, si ténu,

Que tout y apparaît différent,

Que chaque chose semble inabordable

Au mot qui la désigne.

(Ce ne serait qu'un catalogue

De regrets, de vanités, de ratages,

D'échecs, d'occasions perdues...)

 

Et maintenant on sait voir

L'aura vaporeuse incarnat

(les ramures hivernales

d'un jeune bosquet dans les friches)

Et maintenant on saisit

L'exact balancement

D'une branche de sureau

Sous le poids cliquetant d'une mésange.

Est-ce la puissance attractive de la mort

Qui déjà nous dépouille et nous affûte ?

Est-ce la vie, l'excessive, l'exubérante,

Qui signe de ses images familières

Le secret de sa simplicité incongrue?

On pourrait croire que la réponse

A toutes les questions

Ne saurait tarder

Et qu’elle sera si simple

Qu’il ne restera qu’un regret

Tout aussi naïf :

Ce n’était que cela !

Il n’était que de voir !

Par exemple ce plus petit caillou

appuyé à son ombre, l’été

Car la vie respire

En ces riens minuscules,

Oui ce n’était que cela.

 

Mais comme un rêve sort lustral de la nuit

Et se brouille à la lumière du jour

La réponse nous sera enlevée,

Du moins sur cette rive.

 

S’il en est qui savent

Ils sont couchés là-bas

Dans la cendre des mots.


TERRE D’OMBRE BRÛLÉE


6.


Dans l’île lointaine
Des volcans éteints
Des arbres en fièvre
S’épousent en forêt
Et des oiseaux dansent
Dans tous leurs atours.
Ils s’aiment en couple,
Fils du paradis,
Enfants des couleurs,
Bijoux ou mirages.
Et toi en ton lieu,
Ce palais de briques,
Antre religieux
D’un enfant froissé,

Tu vas et tu viens,
Un jardin s’incline,
Une rose s’ouvre
Qui promet l’été.




 

 

La chambre des enfants

À Janine

 

Non, n'ouvre pas la fenêtre. Ils dormaient quand nous

nous coulions entre leurs lits jumeaux. Souviens-toi,

tu disais : comme ils sentent forts, mes petits renards,

dans leur tanière !

 

N'ouvre pas la fenêtre, que la chambre reste fermée,

maintenant qu'ils sont loin, inaccessibles, ailleurs.

Maintenant que nous sommes près du terme, solidement

amarrés à la lourde pierre qui nous retient ici, comme

leur odeur ferait battre nos cœurs!

 

N'ouvre pas la fenêtre. Écoute, il pleut dans la cheminée.

C'est la suie mouillée qui sent si fort.

**

On croit voir le soir

S'apaise l'énigme.

On croit que l'on sait,

Tout semble immobile.

 

Quand tout est limpide

Nous broutons l'obscur ;

L'étoile est trop sûre,

Elle fend la nuit.

 

Reste le mystère,

Poème sans voix.

Comme tout s'éboule

Dans ce vide pur !

**

 

Dans l'odeur du pré

Comme un cheval docile

Parfois vient à moi

L'image paisible d'un mort.

 

Je l'ai aimé

Dans les jachères des usages,

Des rumeurs, des enclos.

Nous l'avons aimé

Dans l'ornière des jours

Sans savoir

Combien la lumière

De son visage

Durerait dans nos yeux

Y refluant les larmes.

**

Argument

Le poète a élu domicile sur le dos d’une colline. La terre y exhale un secret dont la lumière est le tombeau ; la graminée et la forêt en recueillent un murmure.
Le poète écoute dans l’air bleu le ruissellement des prodiges sur la terre ; il ausculte une immense poitrine où bourdonnent les graines. La terre est la réponse sans question.
De la colline, le poète ne voit pas la mer. Mais, emporté par l’élan de l’esprit, il glisse ; le sel des images l’entraîne ; il entre dans la clameur des eaux.
Il suffit d’une ombre — la buse plane, d’un souffle de vent — les grands pins respirent, l’absent s’éveille dans l’abîme. La surface des choses s’illumine et s’obscurcit tour à tour. L’être titube.
Il suffit d’un silex sidéral dans la main, l’être s’élance, fusante aurore. Dans son sillage palpite la métaphore, sa sœur nocturne, étoilée, aimante et mal-aimée. Le poète s’élance. Avec la graine. Dans le vent.

« D’un lien mortel » José Corti

Lazare

J’habitais un corps lézardé. Il dut se fendre d’un coup : je reçus l’aube comme un baquet d’eau fraîche.
Quand la nuit n’est qu’une lie et que le regard n’ausculte que l’abîme, quel bonheur (je suis sûr de ce mot) de se hisser hors de la margelle ! Les mains meurtries touchent l’huile du jour ; le visage s’élance, plus léger que les jambes.
Est-ce l’innocence du matin ? La grâce d’un fruit cueilli ? Je ne sais, je ne saurai jamais. Mon cœur bat dans un homme étonné de se savoir en vie. Cela ressemble à un secret.

« Le Cinquième Château » La Fenêtre ardente

Les moissonneurs

On cernait au petit jour un grand nid d’épis mûrs, les faux acquiesçaient à la paille, à l’air, à la mort vagabonde ; oui, oui, oui, répétaient- elles, avançant sans se lasser ; les filles riaient, liant les gerbes ; oui, oui, oui, criaient les hirondelles.
Le soir, la moisson enfourchée meurtrissait les épaules. Les compagnons sous la gourde buvaient l’étoile ponctuelle ; sa distance exhortait à l’oubli du labeur terrassé.
Aujourd’hui, brusquant l’adieu, les moissonneurs créditent, empruntent, amortissent. Ils souffleraient au cul de la terre pour activer les saisons !
Sont-ils riches ? Ils n’ont même pas un grillon pour l’hiver ; pas un grain de raisin pour le mourant de septembre.

La chambre des enfants

À Janine


Non, n’ouvre pas la fenêtre. Ils dormaient quand nous nous coulions entre leurs lits jumeaux. Souviens-toi, tu disais : comme ils sentent forts, mes petits renards, dans leur tanière !
N’ouvre pas la fenêtre, que la chambre reste fermée, maintenant qu’ils sont loin, inaccessibles, ailleurs. Maintenant que nous sommes près du terme, solidement amarrés à la lourde pierre qui nous retient ici, comme leur odeur ferait battre nos cœurs !
N’ouvre pas la fenêtre. Écoute, il pleut dans la cheminée. C’est la suie mouillée qui sent si fort.

Pacte

Là-bas sur les remparts ruisselle la foudre
Ici autour de nos vivres l’âme suffoque
Partir ? Ici aussi la mâture chancelle

Mon pacte est un roncier
Je suis balafre
(le vent la ravive ou l’apaise)

Ainsi j’ai signé
La donation est ouverte :

Le sang des mûres aux oiseaux
Le mien à l’oubli.

« Terre-plein ». Thierry Bouchard éd.

 

Que revienne le charme désuet et rustique de quelques roses pompon et s’ébranle une cohorte d’impressions confuses, de souvenirs flous, ampoulés d’émotion. A défaut de les saisir, je m’obstine à croire qu’il suffirait d’exprimer le bêlement plaintif de ce rose, la lueur pâlotte de ce parfum et de bien définir la clarté qui les clouait au mur dans l’encadrement d’une porte-fenêtre, car c’est ainsi que je crus les voir, enfant, pour la première fois.
Mais ces histoires s’engluent dans l’arrière-gorge. La bouche de l’enfant bée encore. Cette paix haletante ne lui sera jamais rendue. Ces modestes fleurs, dont le pluriel m’est à lui seul énigme grammaticale, sont pour moi le signe d’une splendeur qu’aucune beauté florale n’égale, et, comme s’il transparaissait en toute chose, le signe un peu frileux mais universel de la grâce pauvre et fragile, menacée et secrète, qu’on peut préférer à ce qui passe pour beauté offusquante ou épanouie. La bouquetière des "Lumières de la Ville", toujours aveugle, me sourit sur le seuil inondé de soleil et de roses pompon.

Est-il vrai que je suis réel, et que la mort réellement viendra ?
Ossip Mandelstam.

 

On dit ma vie ; quelle présomption ! Rien ne nous fut donné, rien n’est jamais acquis. Nous avons tremblé, éphémère ébranlement dans l’ouverture apparente du monde, dans le feuillage frémissant du possible. Il ne reste qu’une existence derrière soi et l’évidence de plus en plus criante qu’il n’est que de mourir. Tout est allé si vite, nous ne tenons de rien la certitude d’avoir vécu.

Le singulier, la marque de la personne, les signes du destin, autant d’apanages illusoires. Notre présence au monde se gagne en y renonçant. Nous accompagnerons les choses les plus humbles (cailloux, feuille morte, objet futile) que notre main accueille et relance. Ainsi circule la sève d’exister : dons, jeux, sauts, marelle, poème, instants insaisissables, chance du vide où couler serait enfin vivre le rien sans espoir si proche du rien qui nous talonne ou nous précède, volée de papillons dans les menthes.

« L’Incessant, l’Incertain » Sud

 

...je me pensais comme une chose qui existe quand on peut la nommer parmi d’autres. Mon nom y suffisait ; un surnom m’établissait. C’est de ce désert que je viens. Je prétends sans la moindre fierté que je ne suis qu’un homme plein de questions et digne d’elles.

Dire qu’on a vécu l’invivable
Donnerait à penser que la vie
S’accommode de ce qui la nie.

Disons qu’elle se maintient
Vaille que vaille
Sous les ratures, les injures,
Les coups.

Oui déchirée piétinée avilie
La vie assiste la vie.

« L’âme errante » Le Dé Bleu/ Le Noroît

 

Journaliers

La pompe à chapelet cliquetait,
L’eau versait dans la comporte,
Le cheval s’abreuvait, tressaillant
Sous une volée de mouches.

Ils avançaient au loin,
Courbés dans une infime aura
De poussière.

(J’entends leurs pas pesants
Posthumes).

Sur la margelle du puits
Une pierre à aiguiser,
Une assiette ébréchée.
Plus loin une comporte,
Une planche à laver
Posée sur ses pattes blanches.

Là Maria battait son linge.

Ils transpiraient
Dans les rangées de ceps,
Fourbus, heureux,
Mais ils n’en savaient rien.

Dans le domaine agrandi,
Aux bâtiments rénovés,
Des techniciens s’affairent.
Ils administrent un vignoble.

Personne n’est heureux,
Mais nul ne le sait.

(« Carnets de Veilhes 3 » L’Arrière-Pays)

Feu d’herbe

Dans le ciel délavé du soir s’élève un filament de fumée, feu lointain d’herbe ou de feuilles mortes. Des flammes s’évanouissent puis reprennent vie sous la poussée du vent. Là-bas un homme s’appuie au manche d’une fourche.

Maintenant un panache blanc bourgeonne puis se dilue avant d’atteindre un bouquet d’arbres, la voix de Madame Butterfly, portée par la musique de Puccini, se perd dans le bercement mollement syncopé du train qui m’emporte.

L’homme à la fourche fait corps avec sa terre, je l’envie, alors que promis à l’ailleurs, loin de la prégnante appartenance à une demeure, la clarté endeuillée du soir s’ouvre à la nuit. Il reste dans le ciel un frêle nuage rose. C’est l’heure, j’entends la porte du jardin qui grince atrocement

(« Carnets de Veilhes 4 » L’Arrière-Pays)

 

C’est à Carcassonne que je vis pour la première fois un authentique écrivain. Dans sa chambre nocturne, Joë Bousquet, entouré de tableaux, se donnant tout entier à l’écriture, me proposait l’image du livreur intégral telle qu’Henry Miller, me semble-t-il, la définit et la souhaitait pour lui-même.
Mes relations avec B. furent émaillées de signes troublants, de rencontres qu’à l’époque je classais sous la rubrique surréaliste de hasard objectif (l’écrivain parlait d’intersignes). L’un des moindres ne fut pas celui qui s’attache à la date du 27 mai 1918, jour de la terrible blessure, près de Vailly, qui fit de Bousquet un invalide et un écrivain, jour de la disparition du soldat dont je porte le nom, à quelques kilomètres de distance. Joê résuma la situation : « Votre oncle est enterré sous mes pieds ».

Pense à l’ambition des Encyclopédistes : savoir le monde : Établir le catalogue des connaissances ! Comment saisir ce qui s’échappe dans l’infini ? On se contente de miettes, on perce un secret de la matière et l’on pressent un ciel débordant de mystères. Le rassemblement de toutes les connaissances humaines, s’il s’augmente chaque jour, est cerné par l’inconnaissance, le mystère.
Et nous, individus vautrés sur notre petit tas de secrets, livreurs promis au ratage, que savons-nous de notre bref passage ? En devenant je me constitue et je m’accepte. Un destin personnel se dessine en dehors de ma volonté consciente, comme si un second moi inconscient menait son propre jeu, me contrant, comme s’il tenait à nie dévier de ma route. Ainsi j’ai cherché maintes fois à sauver mon être social, à gagner ma vie, à rentrer dans le rang, et toujours, par des voies détournées, comme si un romancier tortueux en dictait les circonstances les plus retorses, j’étais renvoyé dans les marges, loin du sentier conventionnel que je désirais emprunter. Les Hermétistes diraient que ces hasards n’en étaient pas et même qu’ils étaient nécessaires à la sauvegarde d’un destin tracé par avance. Nous ne serions pas aussi libres que Sartre le prétend.
Pourtant rien de plus vrai pour l’individu que d’incarner son destin. C’est si vrai que même Albert Morat s’ingénie à perpétuer le sien en forçant le ton. J’avais longtemps pensé qu’Albert était un des rares à avoir vécu le rêve qui l’avait aspiré dès l’adolescence. Aventurier plus ou moins professionnel, reconnu par les médias, son existence baignant dans la facticité inhérente à notre époque, il avait pu abuser un public clairsemé. Mais le voilà, vieux et malade, pris à son jeu, s’obligeant à faire le pitre, à jouer les boucaniers du répertoire, imbibé d’alcool en rade dans les tavernes de son quartier !...
Joë Bousquet, qui devait survivre à sa blessure, paralysé des membres inférieurs, racontait qu’enfant il avait demandé à la bonne qui le menait à l’école : » — Qu’est-ce que ça veut dire être sauf ? « — Je ne sais pas, on le dit des saints... »
Les saints et les mystiques tirent de leur imaginaire une vérité absolue. Ils ne se soucient ni de liberté ni de contingence ; ils sont prêts à sacrifier leur vie au service de Dieu ; pour eux se perdre, c’est se trouver ; interdits de séjour, ils ne peuvent. rien rater : ils sont saufs.
Liberté et destin seraient inconciliables. Des leurres ? Être n’est pas s’abandonner à son destin mais conquérir une liberté sur ce qui se trame dans l’ombre. Cette liberté au jour le jour serait l’esprit en marche ; le langage inspiré de la poésie, une des voies.

« Journal d’un livreur » L’Arrière-Pays éd

 

 

Puisque le soleil décline je dirai la ronde bosse d’un dos d’homme
Il s’éloigne et le soleil pénètre dans sa bouche illumine ses dents
Il danse vers l’abîme Des herbes l’accompagnent
La poussière le suit dans l’ombre de ses jambes

(Gaston Puel)

 

 

 

Mots de passe (Gaston Puel) :

 

Par son nom chaque chose m’appelle :

La lampe, les draps blancs,

La chaude nuit d’été.

.

Dans le lointain silencieux

Tremblent quelques lueurs.

Une odeur de cendre

Dans un battement d’ailes

Monte de la terre nue.

Qui va là ?

.

Les mots s’enchaînent :

Le feu rougit le fer,

Le boucher lave ses mains rouges,

Ses couteaux brillent sur l’étal.

Qui va là ?

.

Mots paisibles, arrogants,

Qui me fuient, qui m’enlacent

Fantômes se coulant dans mes rêves,

Enigmes invalides, rébus à déchiffrer,

Nous allons dans ce labyrinthe…

.

- Qui va là ?

{Gaston Puel ~ Carnet de Veilhes III  1993-1999 © l’Arrière-pays}

S'ajouter!... À quoi s'ajoute la chouette?
Son cri frileux s'épointe dans les ruines.
Le savoir s'inquiète du savoir en vacance.
Question après question, la nuit éteint le feu
et tout est à reprendre à l'oubli plus lointain.

Reste un chant créole qui moutonne sous la lampe,
et puis de longs couloirs... Encore des questions,
des promesses non tenues, une grande fatigue.
On ne sait plus en quel automne on rampe:
tout ce bois mort et l'odeur intarissable des roses...
Gaston Puel

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Published by ahmed bengriche
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16 juin 2012 6 16 /06 /juin /2012 07:32

André VelterMatin clair, transparent, léger comme une absurde
résurgence, avec l'irréppréssible envie de mordre
les nuages. Soudain tu es là, plus présente que le reste de
l'univers, femme tout entière dans l'instant volé, amour
tout entier sur les êtres, les bêtes et les choses. De la
branche de l'arbre aux ailes de l'oiseau ou aux pleurs de
l'enfant, c'est un battement de joie cruelle. Une alarme,
oui , une alarme.
Et je déchiffre ma partition avec un violon de fête
qui a une âme de pierre. Sans ta voix, il n'est plus
d'écho en montagne.
André Velter "une autre altitude".

 

Zénith

Tout est passé sous tes pieds
Jusqu'au dernier soleil
je t'adresse dans le grand silence
Ce que les lettres assemblent
Et désassemblent en se jouant de moi
Sur un écran qui se déchire
Comme à midi l'intuition d'un lever ardent
Prédit par une messagère

C'est l'heure où tanguer tu le sais
Tourner pour de bon au zénith
Le lond d'une corde inhumaine
En revenir devin ou fol
les lèvres bleues l'âme transparente
Sans même injurier la terre.

André Velter "Une autre altitude"

 

Un voile ou un drap flotte sur nos montagnes,
épousant pics et précipices, glaciers et vallées, sentiers
et surplombs, couvrant cette vision immense qui nous
a mis en marche, gommant les repères, les parcours, les
noms. C'est le relief fantôme du troisième pôle que
nous avons imposées à la terre. Il n'y a plus d'Everest ou
de Kangchenjunga, d'Annapurna ou de Dhaulagiri,
mais une ligne de crêtes saccadée, trace livide de nos
battements de coeur.
Au sommet, quel que soit le sommet, je retrouve les
papillons d'altitude qui ont du ciel sur les ailes et
veulent toujours se poser sur le dos de ta main.



   Toi, tu es l'éclair que je porte et qui foudroie ce que
je n'avais qu' entrevu. Tous ces livres que j'avais lus sans
les vivre, tous ces poèmes qui avaient gardé leur double
secret, leur fièvre sacrée, leur leçon de ténèbres.
   "Ciel dont j'ai dépassé la nuit," disait Eluard, et je ne
devinais pas combien l'azur cache une armure sombre.
"Ma tête est une boule pleine et lourde, "disait Reverdy, et je
ne pressentais pas cette gangue en mal d'abîme.
"Tu peux en confiance m'offrir de la neige", disait Paul Celan, et je
caressais de la main de grandes marges blanches.
André Velter.. hommage..

 

 

Présage.

Il n'y a plus de seuil
Plus de maison
Plus de camp
Plus de feu

L'aube de ta main gauche
Etreint le soir de ta main droite
Le jour se fait poussière
Souveraine est la nuit

Entre ton âme que je ne crois pas en peine
Et ton corps d'altitude
Pas d'accablement
Pas de déchirure

Tu ouvres la voie des devins
La transparente
Peut-être à coups d'ongles contre le temps
Présage
Qui tient du miracle

C'est à l'Orient l'étoile nouvelle
Où ta vie magicienne
Annonce le caprice et l'oracle
D'une insurrection sans exemple

D'une résurrection sans nom.

"Ton corps d'altitude" extrait..

 

 

TROUBADOUR AU LONG COURS

Un charme violent
a ravivé le signe
qui me guettait
dans l'espace-temps d'une source

Il n'y a pas de fief
pour qui sème la moisson
sur plus de cent berceaux
et plus de mille tombeaux

Pas de repos
pour qui donne la main
au silex rejeté
par les neiges éternelles

Pas de clémence
pour qui navigue joyeusement
auprès d'anges éméchés
dans le champ des étoiles

Car rien n'est plus sombre
que le jour immobile
rien n'est plus proche
que l'infini qui s'éloigne

Et l'insomnie devient la boussole
d'un autre monde
qui n'est nullement l'autre monde
mais l'indompté de nos désirs

C'est alors partir pour partir
à l'abordage autant qu'à l'aventure
n'importe où
droit devant

Je ne sais si c'était pour moi
ce destin de condottiere
où je me suis trouvé
sans terre ni combat

Delhi, 2005

André

 

Epiphanie.

Ma promise déraisonnable
Tu es partie en ton adolescence
Peut-être même avant l'âge de raison
Tu as gardé intactes toutes les notes bleues
Du blues échevelé où tu risquais ton coeur

Aujourd'hui tu revêts une forme sonore
Qu'aucun tempo ne peut corrompre
Qu'aucune rumeur ne peut troubler

Il n'y a pas eu de supplice
Pas de déclin
Pas de repentir
Corps éphémère aussi éclatant
Que ce corps subtil
Où je te reconnais

Tu sèmes à ton ordinaire des germes de lumière
Qui seront fleurs seulement
Et non fruits
Baisers sur la bouche
Sitôt envolés
Sitôt voués à la beauté
A l'éclaircie reconquise
A la poésie du réel subjugué

L'inaccessible porte est ouverte
Elle bat comme l'aile d'un cerf volant
A la corde coupée

Je sens que le poids de la nuit est tombé
C'est à l'excès de jour
Qu'il me faut tenir tête

 

 

 

PAR SON AMOUR, JE VIS

Par son amour, je vis.
Je sais qu’il ne s’est pas perdu
Corps et biens dans l’oubli. Je sais
Qu’il m’impose une autre vie.

Pas une éternité peut-être
Mais une clairière dans le plein jour,
Mais un destin à fleur d’étoile,
Mais de la rosée sous les pierres.

Ce n’est que croyance que tout ça,
Juste un oracle à la bouche humaine…
Connaissez ma passion :
Je n’ai jamais autant aimé une femme.

ANDRE VELTER

 

 

SUR UN THÈME DE WALT WHITMAN
A François Chaumette

J'avance au-dedans de moi et me voilà très au-delà,
déjà largué plus loin que la mémoire, plus loin que
ce que je vois
comme un amnésique aux yeux éblouis qui filerait
droit en dansant
sur la ligne d'infini où la peau et les os s'accordent
un vrai baiser de sable.
Ce n'est pas rien d'être ce mouvement violent aux
lèvres du néant,
pas rien de changer le requiem de l'âme en mur-
mure d'or et de poussière,
en facéties d'atomes, en feulement d'herbes, de
flammes ou de pierres,
pas rien d'échapper au corps du grand repos.
(Tout est ici maintenant et dans la suite des âges
intensité de cri naissant,
ferveur et étreinte, ciel et fusion, tension d'amant,
partage secret de l'impossible...
Tout est cette mort qui s'efface
quand vient un amour face à face.)
Je suis dans l'éternelle errance avec ce qui restera
toujours de lumière,
de source de feu toujours
et de fille cavalière.
Je suis dans l'éternel présent, dans l'offrande du sol,
des nerfs, des caresses,
dans l'éloge des visages égarés, transparents,
dans le rire à pleines dents d'une vertu cannibale
bien plus que cardinale,
dans la beauté du réel absolu qui fut soif des songes
et dans le midi du monde.
Je me trouve quand je me perds,
quand je vis sur le départ, l'arête vive du premier pas,
l'envol de l'éphémère.
Je ne balance pas, je bascule,
je plonge dans le lait de l'aube, sous les braises du
soir, avec la même impadence de jour ou de nuit.
(Tout m'est éclat et éclair, archipel et steppe immense,
bris de clôtures, bris d'épaves, bris de brisures...
J'assemble ce qui me disperse, je sème ce qui ne don-
nera pas de fruit,
je veux jouir d'une eau aride, d'une terre sans freins
ni frondères
jouer de la vitesse de mes visions
en connaissant l'extase douce
d'un cavalier qui ralendt l'allure
à mesure que monte le soleil face à face.)
Je suis dans le souffle du vent d'Est mêlé aux migra-
dons des chants,
je suis dans le souffle du Levant
et parle ma langue, et rêve mes rêves, mes désirs
féroces, mes abattements,
et parle ce que ma bouche a éprouvé, les accents et
les tempes, les sexes et la buée,
la saveur des voyelles comme des fdles
de voyous bien balancés,
le goût des feuilles sèches
et les reins déclinés,
et parle ce qui s'inscrit avec les dents sur la chair
pourrie de l'époque.
Je suis plus que celui qui nie.
Je n'ai pas signé le pacte que tous ont signé.
Je regarde mes mains sans prier
et voudrais qu'elles soient énormes.
(Toute la morale que l'on nous vend,
avec ses longs cils de bébé-phoque, avec son rot
d'évêque analysé, avec sa camisole de farce télévisée,
toute la morale que l'on nous vend est un neuro-
leptique,
tisane du piètre, tison mourant, théine éventée et
atone
qui changent le sang en cendre, la passion en pas-
soire et le jus des couilles en gomme pasteurisée.)
Je n'attends plus, ne reviens plus,
je suis dans le décalage de l'éternel retour
dans la spirale qui creuse le regard et le cœur
qui creuse les tombeaux de l'espèce,
tombeaux de vieille agonie où je ne veux plus penser
où je ne veux plus passer ni mourir
de profession de foi, d'engagement pour l'avenir, de
contrat de confiance, de charte inaliénable...
Car la loi est le leurre suprême,
le social châtiment à perpétuité au voisinage de la
norme,
mitoyenneté entre persécutés, entre persécuteurs,
mitoyenneté entre prisonniers et gardiens de prison.
Les hommes se reproduisent plus vite que leurs ombres
mais beaucoup moins que leur volonté d'impuis-
sance, mais beaucoup moins que les chiens et les rats.
Les hommes adoptent un profil bas,
et le Livre des livres n'existe pas.
Il n'est plus temps que de se jeter à jamais
à l'assaut de soi
et partout sur les routes.
J'avance au-dedans de moi et me voilà très au-delà,
déjà vivant plus loin que la mémoire, plus loin que ce
que je vois
comme un archer aux yeux très clairs qui suivrait sa
flèche en dansant
dans la lumière, dans la lumière.

André Velter

 

 

Marche d'approche.

Bien sur j'irai seul
Affamé volontaire
J'irai pour te plaire
Serré dans ton linceul

Le sommet t'appartient
Au-dessus des alpages
J'atteindrai le nuage
Qui ne recouvre rien

Il n'y aura plus d'ombre sur la terre
le soleil sera peut-être entre mes mains
Ravivé
Avec moins de violence
Souverain
Sans impatience

Par l'altitude reconquis
par la solitude rappelé au désir
Comme le silence à perte de vue dans le bleu dans le blanc..

je lutte à armes inégales
Si peu familier des harnais et des clous
Des bivouacs en pleine paroi
Des réflexes d'insomniaque contre froid

la nuit l'horizon reste en coulisse
le ciel n'est pas le manteau espéré
Je joue à contre-emploi
Une pièce qui s'écrit avec les pieds
Mais sans renoncer à porter les mystères
Sans abandonner le souffle à la pesanteur
Sans craindre de déboucher hors d'atteinte
Un pas plus haut

Un pas toujours plus haut
Dans cette approche impossible
Qui passe de l'effroi à l'extase
Comme d'un réel à l'autre
D'un univers à l'autre
Et pour le même amour..
extrait.."Une autre Altitude" l'ascension du Mont A n a l o g u e

 

 

 

 

Marche au loin.

Un instant Victor Segalen
je reviens sur nos équipées
qui basculèrent d'un même élan
en terrain de connaissance.

les dés peut-être étaient pipés
mais nous attendions de la chance
un signe au moins une échappée
qui allait tenir la distance

les balises et les faux-semblants,
et tous les noeuds d'appartenance,
et tous les feux signés à blanc
depuis les temps morts de l'enfance;

nous percevions dans le décor
d'un Tibet presque imaginaire
la voix qui ne parlait pas d'or
mais donnait sens à nos chimères :

marche, marche au loin, marche encore,
ton pas fait du bien à la terre..

André Velter "Ceux de la poésie vécue"

recueil, "Tant de soleil dans le sang

 

 

rtilleur d'Orion.

Pour dire un poète qui n'avait pas la tête de l'emploi
Et je pense à Blaise Cendrars
Il faudrait se promener de long en large
Sauter sur place
Se tordre la cheville droite
Boire des bières avec des légionnaires
Rire sous les étoiles
Courir se peser dans une pharmacie
Ne pas s'arrêter

Déchirer des cartes à jouer
Rafistoler des planisphères
Improviser un tercet d'amour de 80 kilos
Visionner plusieurs films en accéléré
Mentir à tout bout de champ sans cesser d'être franc
comme l'or que l'on vient de voler
Ne pas s'arrêter

Apprendre à écrire de la main gauche
Danser avec les paysages qui défilent aux fenêtres
des trains
S'embarquer pour Panama ou le Brésil
Avoir le mal du pays en se disant de nulle part
Enjamber une marquise à cinq heures
Arpenter Paris une nuit d'hiver des Batignolles
jusqu'au Quartier Latin
Ne pas s'arrêter

Changer de rythme dès qu'on traverse la cadence
Reconnaître François Villon rue de l'Arbre-sec
Aimer une actrice qui tourne au bout du monde
Claquer le beignet et si possible le maxillaire aux
demi-sels du patinage littéraire
Revenir en vitessse et partir
ëtre partout
Ne pas s'arrêter

Se réveiller en sursaut en plein après-midi
Se réconcilier avec le type qui vous a mis KO la veille
Se baigner dans les eaux du lac Ilmen sans trop se
soucier de Novgorod
Ne jamais s'attendre
Ne pas relire les articles qu'on fait paraître dans
les journaux
Retrouver le nom de sa mère
Ne pas s'arrêter

Caresser doucement les yeux d'une inconnue
Ne pas avoir peur
Ne donner le change qu'avec de la fausse-monnaie
Ne pas s'arrêter ne pas s'arrêter ne pas s'arrêter
Surtout ne pas ressembler aux poètes qui se prennent
pour des poètes
Mais s'engouffrer dans la vie de la poésie
En traversant la poèsie de la vie.

André Velter" Ceux de la poésie vécue",
recueil "Tant de soleils dans le sang" , Edition "Alphabet de l'espace

 

 

A toi Federico.

Tu avais le goût du mystère dans la bouche
et cet arrière-pays de sang
qui jette en roulotte sur les routes.

Tu dansais par les rues enfiévrées
des quartiers incertains
où sont les couteaux et les amour perdues.

Ta peine paraissait insouciante, inouie,
d'une élégance un peu cambrée
défi changé en nostalgie.

D'ailleurs dans les yeux des Gitans,
tu lisais que vivre est une tragédie
pleine de grâce, de tourments.

Tu chantais le désir à tout rompre
qui livre un solei aux broussailles
quand le feu soudain s'accorde une brûlure.

Quel rythme doux et grave il y avait
sous tes talons dans la poussière !

Federico tes poèmes gardent
l'ardeur d'un coup de rein,
une ferveur indomptée, éblouie,
une allégresse vaillante et blessée
qui s'affranchit de tout et de tous
dès que la mort monte au refrain.

D'un oeillet à l'oreille ou à la boutonnière
tu ravives le danger, la beauté,
le risque cardinal des hommes
soumis à la lumière andalouse,
à celle qui aveugle aux seuils des torils
autant que sur la neige et dans les blés.

Quelle fierté, quelle gloire il y avait
à chevaucher de nuit à tes côtés !...

André Velter "Ceux de la poésie vécue

 

 

 

Contre fortune et bon coeur.

A quel café amer as-tu porté les lèvres
pour qu'il te reste tant et tant
d'insomnie dans le sang ?

A quel naufrage as-tu survécu
pour devenir rescapé volontaire
et sombrer sans état d'âme ,

A quel ossuaire as-tu arraché ton ombre
pour être sur le départ d'un néant
qui n'a pas fini de recompter le viatique de tes morts
   
   Je m'en irai avec eux, disais-tu,
   loin dans le temps
   habiter un poète impossible à venir.

Et tu traquais en toi
l'hôte en perdition
l'autre qui surgit à contre-voie
et qui soudain fait face,...

A quel ossuaire as-tu arraché ton ombre,
Georges Schawrtz de Moscou ?

A quel naufrage as-tu survécu,
Seguin, des maquis du cantal ?

A quel café amer as-tu porté les lèvres,
Paul Valet de Vitry-sur-Seine ?

Tous pour un, tous pour rien,
mousquetaires du chaos !
avec un toast aux jours sans recours,
aux nuits sans sursis, aux aubes sans réponse.

Ici l'on vacitine à contre-prophétie,
on prend l'envers à sa guise mais jamais à l'endroit,
on trouve une sorte de ciel dans les yeux des chats,
on frotte pierre à pierre, mot à mot, et ça crie :

   Ne suivez pas le guide,
   n'écoutez pas le monde,
   écorchez-vous l'esprit
   jusqu'à changer de peau.

André Velter

 

 

La guitarra.

             à Pédro.

Ce n'est pas seulement la plainte
d'un coeur meurtri
par les cinq épées du destin,
pas seulement une procession de larmes
dans les rues de Séville
qui mènent jusqu'au Guadalquivir,
pas seulement des regrets, des serments, des alarmes
entraînés au couchant et laissés en écho
à une cascade de braises
à un torrent de pierres,

La guitare flamenca
sait descendre aux enfers
et voler au soleil,
elle meurt et ressuscite,
tisse un sac de ténèbres,
caresse une fontaine couverte de jasmins,
elle se confie à tous les ciels de la terre,
à l'or mystérieux des cinq doigts de la main,
elle appelle une femme ou un cheval
pour un baiser, pour un galop, pour une flamme,

La guitare flamenca
sait courir les chemins
et voler un soleil,
elle parle et reprend souffle,
entend des chamailleries d'enfant,
voit venir dans le jour comme une ombre inconnue,
elle avance tendrement vers ce qui l'ensauvage,
épaules droites, reins cambrés,
et fait frémir une cape de cristal
au sortir d'un conte de fées,

La guitare flamenca
sait garder un secret
et voler un soleil
elle tangue et gagne le large,
gôute au sel des poignards envoyés par le fond,
remonte d'un coup de talon, de torchère,
illuminer nos âmes renaissantes et si fières
d'annoncer au Chant profond des nuits,
au Cante jondo d'Andalousie,
que nos vie menacées sont à jamais solaires.

André Velter.   "Andalousie

 

 

 

Ballade de la lune rouge.

Un cavalier sort de l'horizon
battant le tambour de la terre,
et les enfants le voient
et les enfants le suivent
même les yeux fermés.

Sous une lune rouge
ne montent ni berceuse ni prière,
mais plainte d'une fille
qui a compté les jours
et saigne dans les buissons

Chant de naissance
et de mort déjà
que n'entend pas le cavalier,
chant de blessure oubliée
et d'amour qui n'en peut mais.

Sous une lune rouge
ne reste qu'un peu d'innocence
encore emmaillotée de nuit,
un fardeau qui tremble ainsi
et piège au moins deux existences.

Le cavalier s'en est allé très loin
porté par son cheval bai
et par le vent tout autant,
porté par on ne sait
quelle folle famine sans retour.

Sous une lune rouge
le destin a gardé ses secrets
ou bien s'est laissé faire,
n'écoutant pas la plainte,
ignorant le galop,

et c'est dans ce halo
qui ne tien pas du rêve
que la scène se dénoue,
s'éclaire, s'anéantit,
se referme sans bruit.

Sous une lune rouge
ne montent ni berceuse ni prière
Solitaire sans être seule,
une fille marche dans la poussière.
il n'y a plus de cavalier.

André Velter. "Andalousie" recueil "Tant de soleils dans le sang

 

 

 

Mouvements.

                ( extrait du poème )

Il y a ceux
qui vont au bout du monde
pour se voir
entre quatre horizons
ceux qui dérivent au loin
pour se garder
un espoir de retour
et ceux qui partent, ô Baudelaire,
pour partir.

Ce sont gens de déroute
d'exil et de grand vide
qui prennent souffle dans le feu
et le secret éclat des songes.
A distance ils se tiennent proches
d'un nuage en cavale
d'une source perdue dans les yeux d'une fille
ou du silence qui suit le rire trop vaste
d'une tragédie sans objet.

L'infini scintille à leur cou
écharper d'herbe et de chimère
pour ne pas dire de néant et de nuit.

Ils ont depuis l'enfance le goût
des saisons violentes
des fruits qui agacent les dents
des métap*****s qui montent à la tête
prenant sans cesse les devants
et improvisant à tombeau ouvert.

Sous leurs pas, à terre
comme un gouffre une étreinte
une blessure qui jubile
de n'être ni refuge ni repos,
la terre comme boulet de granit
bille de bois globe de cendre
sphère de froid boule de lave,
la terre comme une marraine sans recours
comme une marée sans rivage

Comme une bulle d'éternité qui crève
au bec d'un oiseau mort.
Le champ du monde écoute la poussière qui va
et tous ceux qui s'énivrent d'un destin
de schiste et de mica
de basalte et de craie
de sel de soufre de fumée,
tous ceux qui s'éveille en sursaut
de leur tendresse exapérée.

Quel est ce songe qui coupe le retour ?
Quel est ce ravissement
qui choisit contre Dieu
la migration du carbone du chlore ou de l'éther ?
Eperviers de grande prédation
les soleils de nos vies s'évadent et s'amenuisent,
le jeu se rejoue à l'envers
où le pendu n'est qu'une corde
et la mandragore un talisman de poupée..

André Velter. "L'arbre seul" 1990

 

 

Néant.
         ( extrait du poème )

Tu n'es pas né d'un songe
ni d'une caresse
ni d'un livre,

pas né d'une ombre
d'une éclaircie
d'un gouffre,

pas né de l'eau
ni de la terre
ni de la dernière pluie,

pas né d'hier
de Jupiter
de Jéovah,

pas né d'un nom
ni d'une stèle
ni d'une croix,

pas né d'une louve
d'une reine
d'une déesse,

pas né d'un soupir
ni d'un regret
ni d'une rose,...


Peut-être es-tu né de l'oubli
d'un grand silence
ou du soleil,

peut-être du vent
de l'horizon
d'un écho perdu,

peut-être d'un nuage
d'un éclair
d'un sablier,

peut-être d'un oracle
d'une blessure
d'un vertige,

peut-être d'une fille de la Nuit
d'une Moire ravaudeuse
d'un cri par effraction,

peut-être d'un chemin
d'une lisière
d'une légende,...


peut-être d'un rien
d'un désir
d'un silex,

peut-être d'une inconnue
d'une fugueuse
d'une poupée,

peut-être d'une flèche
peut-être d'une corde
peut-être d'un arbre seul -

ô mon néant
de quoi es-tu né ?

André Velter."L'arbre seul " 1990

 

 

 

Road poem.

On sait l'aura des noms
ce souffle de lumière sur quelques syllabes
familières ou inconnues,
mais qui portent aussitôt
le coeur et l'âme de nos errances passées,
de nos désirs présents.

Qui n'a rêvé d'Ecbatane ?
Qui peut nier pour Ninive
d'un attrait qui tient de la noyade ?
Qui ne s'est vu chercheur de L a h o r e,
pèlerin de Samarkand, de Rishikesh, de Lhassa
ou chevalier de Mandawa ?

J'ai le goût de ces royaumes, de ces pays,
de ces villes, de ces fleuves
qui se repèrent aux plis des planisphères,
qui se détachent lettre à lettre
du décor des cartes et des plans
et imposent leur chant.

C'est par avance une rumeur légère
qui vient au bord des lèvres,
même quand le rythme n'est pas donné
   d'emblée.
même quand l'énoncé semble pour le moins
   étrange.

On se dit que jamais
la bouche et la mémoire
n'auront plaisir à murmurer ce mot-là,
de premier abord imprononçable,
alors qu'il va si vite devenir
viatique sonore sur la route.

Combien de fois ai-je psalmodié Guadalquivir,
Babylone, Nichapour, Maïmana, Guadalajara ?
Combien de fois le chemin
a-t-il dévié sa course
au seul écho de Trébizonde, de Bénarès,
de Sukothaï ou de Séville ?

Car il est un poème de tour du monde
qui ne se connaît pas de fin,
qui compte plus de wagons que le Transsibérien,
plus de vocables que toutes les langues écrites
et s'improvise par tous les lieux-dits de la Terre :
citadelles, ermitages, mégapoles, oasis perdues...

Yarlung, Tsékarmo, Mumbai, Tashkôrgan.
Palmyre, Kathmandou, Yarkand, Faizabad,
Keylong, Ispahan, Kaboul, Sanaa,
Mysore, Shigatsé, Bergame, Madurai,
Alep, Mukthinath, Ralung, Kairouan,
Louxor, Amritsar, Pagan, Jaisalmer...


André Velter. "Au cabaret de l'éphémère" 2005.


 

Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : mars 17, 2012  09:42

Sans trop forcer.

Ce monde-ci tel qu’il va n’est pas le mien.
Mais la merveille de ce qui est
veille et s’éveille partout
sans trop forcer le destin ni la note.

Aux mains des teinturiers d’Alep
la soie trouve encore sa lumière
entre les plis de l’arc-en-ciel...

Par les rues des villes mortes
les bergers poussent les bêtes
jusqu’aux batistères des évêques
et les tombeaux des dignitaires
servent de poulaillers...

À Palmyre le soir a ce goût de miel
qui courtise à jamais l’ombre de Zénobie...

Sous les oliviers d’Al-Mallaja
les poètes sont toujours frères de Linos et d’Orphée
parlant de source et d’or...

Ici les seuls dieux tolérables
sont les dieux sans lendemain...

Alors ce monde qui me garde la tête épique
et le coeur sur la main,
ce monde-là soudain est peut-être le mien.

André Velter.

Palmyre, 9 septembre 2003


Marie-elisabeth
Modérateur
France

Date du message : mars 17, 2012  09:44

 

Dimoidou-
Canada
Messages : 92

 

 

 

 

 

Road poem.

On sait l'aura des noms
ce souffle de lumière sur quelques syllabes
familières ou inconnues,
mais qui portent aussitôt
le coeur et l'âme de nos errances passées,
de nos désirs présents.

Qui n'a rêvé d'Ecbatane ?
Qui peut nier pour Ninive
d'un attrait qui tient de la noyade ?
Qui ne s'est vu chercheur de L a h o r e,
pèlerin de Samarkand, de Rishikesh, de Lhassa
ou chevalier de Mandawa ?

J'ai le goût de ces royaumes, de ces pays,
de ces villes, de ces fleuves
qui se repèrent aux plis des planisphères,
qui se détachent lettre à lettre
du décor des cartes et des plans
et imposent leur chant.

C'est par avance une rumeur légère
qui vient au bord des lèvres,
même quand le rythme n'est pas donné
   d'emblée.
même quand l'énoncé semble pour le moins
   étrange.

On se dit que jamais
la bouche et la mémoire
n'auront plaisir à murmurer ce mot-là,
de premier abord imprononçable,
alors qu'il va si vite devenir
viatique sonore sur la route.

Combien de fois ai-je psalmodié Guadalquivir,
Babylone, Nichapour, Maïmana, Guadalajara ?
Combien de fois le chemin
a-t-il dévié sa course
au seul écho de Trébizonde, de Bénarès,
de Sukothaï ou de Séville ?

Car il est un poème de tour du monde
qui ne se connaît pas de fin,
qui compte plus de wagons que le Transsibérien,
plus de vocables que toutes les langues écrites
et s'improvise par tous les lieux-dits de la Terre :
citadelles, ermitages, mégapoles, oasis perdues...

Yarlung, Tsékarmo, Mumbai, Tashkôrgan.
Palmyre, Kathmandou, Yarkand, Faizabad,
Keylong, Ispahan, Kaboul, Sanaa,
Mysore, Shigatsé, Bergame, Madurai,
Alep, Mukthinath, Ralung, Kairouan,
Louxor, Amritsar, Pagan, Jaisalmer...


André Velter. "Au cabaret de l'éphémère" 2005

 

 

Sans trop forcer.

Ce monde-ci tel qu’il va n’est pas le mien.
Mais la merveille de ce qui est
veille et s’éveille partout
sans trop forcer le destin ni la note.

Aux mains des teinturiers d’Alep
la soie trouve encore sa lumière
entre les plis de l’arc-en-ciel...

Par les rues des villes mortes
les bergers poussent les bêtes
jusqu’aux batistères des évêques
et les tombeaux des dignitaires
servent de poulaillers...

À Palmyre le soir a ce goût de miel
qui courtise à jamais l’ombre de Zénobie...

Sous les oliviers d’Al-Mallaja
les poètes sont toujours frères de Linos et d’Orphée
parlant de source et d’or...

Ici les seuls dieux tolérables
sont les dieux sans lendemain...

Alors ce monde qui me garde la tête épique
et le coeur sur la main,
ce monde-là soudain est peut-être le mien.

André Velter.

Palmyre, 9 septembre

 

 

LE SEPTIEME SOMMET- Poèmes pour Chantal Mauduit...Extrait

Toi, et ton cri de joie au téléphone avant même de parler
    Toi, transfigurée à l'écoute d'un poème, essoufflée comme si tu venais de courir sur un tapis d'étoiles
    Toi, répétant l'oracle "c'est beau ! c'est beau ! c'est beau !" avec cette voix d'enfance qui n'est pas une voix d'enfant
    Toi, la tête souvent à la renverse
    Toi, riant
    Toi, riant par-dessus toute rumeur
    Toi, riant d'un rire de source, d'un rire espiègle, d'un rire de bienheureuse espiègle, d'un rire de surprise et d'éveil
    Toi, que j'embrasse pour la première rue de Sommerard, puis dans la cour du musée de Cluny
    Toi, te conduisant très mal sur un banc du jardin du Luxembourg
    Toi, seule spectatrice, immobile dans l'ombre du théâtre Molière pendant trois heures de répétition
    Toi, lovée, le regard mauve
    Toi, riant du chahut d'une horde d'Anglais dans la chambre d'à côté
    Toi, riant de mes vanités d'homme trop occupé
    Toi, riant en prenant l'ascenseur
    Toi, te conduisant très mal sur la moleskine du Café Français
    Toi, seule spectatrice, immobile dans l'ombre du théâtre du Rond-Point pendant trois heures de répétition
    Toi, têtue, dents serrées, secouant tes cheveux
    Toi, virevoltant, mimant une jonglerie avec les feuilles d'automne et le vent
    Toi, dansant au bas des vignes de Montmartre, rue Saint-Vincent
    Toi, te conduisant très mal à l'arrière du scooter et m'empêchant de conduire
    Toi, bouche et ongles
    Toi, paroles fauves
    Toi, perdue dans la foule du théâtre des Cultures du Monde et t'enfuyant pour ne pas rompre la magie
    Toi, avec la grâce d'une gravité très douce évoquant le danger
    Toi, chuchotant le nom de tes amis morts
    Toi, caressant le caillou bleu semé d'une poussière d'or que je viens de t'offrir
    Toi, les yeux pleins de larmes à ton retour de Dharamsala
    Toi, en équilibre sur la rambarde de fer me repérant de loin en bondissant
    Toi, abandonnant tout et tous au milieu d'un repas quand j'appelle à l'improviste
    Toi, l'émerveillée qui émerveille
    Toi, l'impulsive à l'infinie tendresse
    Toi, l'irradiante qui s'offre paumes ouvertes au soleil
    Toi, t'étirant dix minutes au téléphone si je te réveille à midi
    Toi, et ce qui n'appartient qu'à nous
    Toi, riant à mon épaule
    Toi, riant de trois nuits sans sommeil
    Toi, riant dans un matin de pluie légère à Lisieux, et me disant : tu m'en fais voir du pays !
    Toi, te conduisant très mal sur une banquette de train, à l'aller comme au retour
    Toi, la plus pudique des impudiques, la plus conquérante des dépossédées
    Toi, passionnément démunie et distribuant partout le trésor des songes
    Toi, pleurant du fond de l'âme sur une épouvante qui me concerne seul
    Toi, pas à pas avec moi dans cette géhenne intime
    Toi, soignant les pires douleurs avec un peu d'azur récolté chez les dieux
    Toi, glissant une rose sous ton blouson, contre ta peau
    Toi, entrant à reculons sous le proche du faubourg Saint-Antoine en me jetant des brassées de baisers
    Toi, et l'écho de ton rire sous la voûte
    Toi, téléphonant des pentes du Dhaulagiri, la voix voilée par l'altitude

Toi, m'envoyant encore des lettres des quatre coins du monde huit jours après ta mort

 

Toi, léguant aux migrations de l'univers le chant de notre amour

 

.

 

ANDRE  VELTER

2010

LE SEPTIEME SOMMET...Extrait

J'ai pour te bâtir un tombeau
          des mots du soleil et des rêves,
          rien qui appartienne au poids du monde

rien qui t'impose une mort enchaînée,
          rien qui ralentisse ta course plus haut
          que tous les sommets.

 

Tu vois je t'invente
          un tombeau sans dorure,
          sans marbre ni couronne, je t'élève
          moins qu'une stèle perdue dans le désert,
          je t'offre un souffle de sable et de vent,
          tombeau d'oiseau migrateur,
          tombeau de papillon bleu,
          tombeau de cerf-volant.

 

Au plain-chant de l'univers
          tu es le rire de la pure lumière,
          la joie sans ombre qui donne
          et donne encore présence à l'impossible,
          comme ce poisson que tu léguais au ciel
          ou ces fleurs qui acceptaient pour toi seule
          d'éclore sous la lune.

 

Alors depuis les ténèbres où je suis,
          moi le quasi-mécréant je te crie
          que s'il est une autre Jérusalem,
          tu es ma femme céleste..

 

ANDRE  VELTER

MANO A MANO

Il y va de la quadrature du souffle
  sur un cercle de sable et de lumière.
  Des voix comme autant de soleils de sangs rouges ou noirs.
  Musique improvisée en terrains découverts,
  jazz en partance, jazz torero
  avec des galops d’ombre et des charges de feu.
  Poésie à risques, sans assurance.
  Poésie cavalière qui se veut en cavale.
  Poésie d’arène et de roulotte au long cours.
  Voyage qui se voue à l’éveil du duende.
.

ANDRE  VELTER

L'ARBRE-SEUL...Extrait

Il avait tatoué sur son coeur
              le nom intraduisible
              d'une femme de néant : Nada

Nada, ma nuit de rien
              Nada, mon ombre fauve
              Nada, pour le rire et le non

Il psalmodiait avec ivresse
              ce mantra de carbonne
              en souvenir de l'or

Nada, ô ma sultane
              Nada, ma déchirure
              Nada, pour la fin des fins

Sous son masque de cendre
              il suivait du regard
              une sombre déesse

Nada, au goût d'orage
              Nada, de corps et d'esprit
              Nada, qui efface tout

 

Nada, portée à l'infini

.

 

ANDRE  VELTER

.

UNE AUTRE ALTITUDE...Extrait

Là-haut, tu es. Là-haut quoiqu'il advienne,
          femme-soleil d'un miracle à jamais
          que rien ne sépare de la pure lumière
          ni du souffle ascendant de notre amour promis

 

à une autre altitude. Tu es là, hors d'atteinte,
          hors du monde où meurent les âmes et les corps.
          Tu danses sur l'horizon que je porte en moi
          pour abolir l'espace et le temps.
Tu vis à l'infini.

.

ANDRE  VELTER

.

L'AMOUR EXTRÊME...Extrait

Sans retenue j'avoue tenir à mes aveux
à ce cri noir de sang, à ce feu sur les lèvres
à ce qui porte en moi la marque de tes dents
et à ce vertige où l'âme semble trouer la peau
.

ANDRE  VELTER


AIMER

Longtemps j’ai fait mon miel du néant

Comme à la bouche vient l’eau des limbes

Certains soirs

Comme il est doux de s’éloigner de soi

Sans un adieu

De quitter ce qui n’a pas clairement de nom

Une zone d’avant qui

Un no man’s land de quoi

Royaume si profond dans une tourbe sombre

Avec le sommeil en visiteur confiant

 

Je ne pensais qu’au peu d’angoisse qui me hante

A me savoir fardeau de l’oubli

Egal au seul poids de la peau et des os

Jusqu’à ton corps sous l’avalanche

Jusqu’à tes yeux dans le noir

 

La peur ne m’a pas envahi

Elle rôde mais ne règne pas

Les choses ont perdu au change

Je n’ai plus foi dans les pierres

A peine dans le soleil et les sables

 

Je m’accroche à des mots en boucle

Dont la musique est une ivresse

Aimer d’un amour sans limite

Aimer d’un amour sans espoir

Aimer dire et redire que je t’aime

Aimer ainsi comme l’amour aime

Me laisse un destin d’assonances

Martelées jusqu’au délire

 

Et chaque atome des univers

Il y a

L’impensable que je pense

L’énigme que j’embrasse

La quadrature de toi

.

ANDRE  VELTER

LA FIANCEE BLEUE...Extrait

La solitude court les chemins du monde
pour mettre un météore aux mains des solitaires

Chant lointain
de faim et d'amitié,
souffle aventureux
qui lit quelque bonne aventure
dans les paumes du vent


.../...


Chant venu
de l'écho du silence
comme pierre éblouie
qui murmure et qui lie
le secret au secret

.../...
.

ANDRE  VELTER

 

Tout est départ.
Du mouvement il n’y a pas à démordre.
Du mouvement dans l’azur ou l’asphalte, les volcans ou les glaces.
Le moindre geste a semé des étoiles sur la terre.
Qui ne sent la cavalcade, le carnaval, la migration des corps et des pierres ?
Le moindre écart a jeté des outrages au ciel.
Qui n’accueille les cahots, les blasphèmes, les caresses et les traces ?
Le moindre pas a levé d’autres horizons.
Qui ne vit d’alertes, de temps anéantis, de souffles brûlants et d’ombres ?
Tout est dépense.
Tout est désert.
Au grand miroir de nos mains vides.
.
ANDRE  VELTER

 

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