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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 16:33

Z1SEVECouverturec

 

 

ET AUSSI LA DERNIERE NOUVELLE DU RECUEIL « CORPS-MORTS »

 

SEVE ET CHANT

Dans cette vie, il faut toujours savoir ce qu’on veut, déclara Brahim à sa femme.

Il se tut.

À l’intérieur de la chambre, sous quelque meuble crissait un insecte. Brahim l’écouta un peu plus qu’il ne fallait.

– C’est comme cet insecte ; il fallait pas laisser la porte ouverte ; et maintenant qu’il est là il s’agit de le faire sortir.

Le silence de nouveau. Dehors, la nuit noire cadenassait le village.

Sa femme hoqueta par deux fois près de la porte où elle était accroupie près du canoun. Il comprit qu’elle n’avait pas réfléchi à ce qu’elle avançait depuis quelques jours.

– Et maintenant que je viens de prendre contact avec les frères, avoua-t-il presque à lui-même !

La femme hoqueta deux autres fois, rapidement.

– Je ne crois pas qu’ils vont m’accepter dans les rangs ; peut-être même je vais essayer de ne pas

partir, dit-il à la ronde ou à quelque auditoire invisible.

– Si... si... tu dois partir, pleurnicha Aziza !

– Et pourquoi pleurer dans ce cas, maugréa Brahim.

– J’ai peur, Brahim, j’ai peur... ton frère est mort avant même de quitter le village...

Brahim regarda sa femme dans les yeux et les trouva très rougis.

– C’était idiot ce qu’avait voulu faire mon frère ; tenter le diable ; il voulait faire de l’exploit ; les frères n’avaient jamais demandé à quelqu’un de s’attaquer tout seul à une caserne ; c’était faisable aussi ; mais il fallait un peu de jugeote ; et puis c’était pas sa faute ; c’est ce vieux de vache...

– Rabaisse la voix, cria Aziza, tout en donnant des coups de vent au dessus du brasero ; il nous écoute dans l’autre chambre.

Depuis l’autre chambre, une toux rauque parvint jusqu’à leurs oreilles et Brahim s’enflamma.

– Je me tais pas ! Je me tais pas !

Puis il se mit à pasticher son vieux père : Miloud attaque-moi ce vieux con de colon si t’es mon fils vrai de vrai Miloud de bonheur sur lui à bout portant si t’es mon fils vrai de vrai Miloud je connais les colons avec des gifles tu pourras désarmer une compagnie j’ai fait leurs deux sales guerres fais-le pour moi si t’es mon fils vrai de vrai...

– Tais-toi ! Tais-toi ! glapissait Aziza, je sens qu’il nous écoute.

Brahim se tut. Assis au milieu du lit, les jambes repliées à la manière turque, il fumait une petite cigarette pleine de sève et de chant.

Des années passèrent. L’une aussi longue que l’autre. Et Brahim n’arrivait pas à se décider à partir en guerre. Il lui fallait quelque brisure en soi, quelque déclic, mais rien ne se produisit. A la deuxième année, son père mourut de chagrin et le chien avec, presque la même journée. A la troisième année, sa vieille mère devint folle et se mit à déambuler dans les ruelles du matin jusqu’au soir et à crier aux gens laissez-le partir laissez-le partir, leitmotiv qui augmentait progressivement en intensité à partir de seize heures, moment du quartier libre de la caserne, elle qui l’avait vu maintes fois décidé à partir à la montagne le soir et qui l’avait retrouvé le lendemain matin à l’intérieur de la maison... Pendant cinq ans le monde continua à parler du départ de Brahim en guerre. Dans les rues, les enfants le saluaient et l’aidaient à porter le gros couffin quand il revenait du souk et cela jusque chez lui. Dans les cafés, les hommes, ceux qui portaient et ceux qui ne portaient pas la moustache, lui payaient sa boisson et lui tapotaient sur les épaules. Les colons qui le rencontraient sur leurs chemins évitaient son regard ou fuyaient carrément par les chemins de traverse pour ne pas être en butte à quelque inconvenance. Le vieux con de colon qui avait bu le sang de son père jusqu’aux os, se mit à lui ramener chaque jours des cagettes de légumes et l’appelait Monsieur Brahim. Jusqu’aux femmes, qui, quand il passait dans le quartier sanglé dans sa gabardine, se mettaient à lancer des youyous et à glorifier les martyrs. Enfin on le surnomma le Patriote.

Le Patriote – sept ans avaient passé très vite pour décider quelqu’un de la trempe de Brahim à partir en guerre – durant les premiers mois cruciaux de l’Indépendance, badigeonna les murs d’un grand OUI avec de la couleur rouge brique, organisa l’accueil des guerriers qui redescendaient la montagne, se fit photographier avec la plupart d’entre eux, en tenant bien haut deux armes en signe de victoire, marcha en long et en large dans le village des journées entières à la tête de plusieurs colonnes de ribambelles de gosses en chantonnant des hymnes patriotiques jusqu’à la rupture de ses cordes vocales...

Des années passèrent. L’une pluvieuse. L’autre sèche. Une première décennie. Une deuxième.

Une troisième.

Brahim a un peu vieilli. Voila qu’il vient de rouler sa petite cigarette pleine de sève et de chant.

Dans sa tête commencent à rouler des idées saugrenues.

– Dans cette vie, il faut toujours savoir ce qu’on veut, déclare Brahim à sa vieille femme.

Il se tait.

À l’intérieur de l’appartement, sous quelque meuble, crisse le vieil insecte. Brahim l’écoute un peu plus qu’il ne faut.

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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 16:28

Couverturem

 

LA PREMIERE NOUVELLE DU RECUEIL DE MEME TITRE

 

Z1MIRAGE 

                      LE MIRAGE

La vieille femme se dressa dans le soleil.

Tout – arbres esseulés, sans feuilles, épineux ça et là, ronces, pierraille creusée et carbonisée, signe d’un bivouac datant de l’ère cameline, chèvres au long cou qui broutaient entre deux crevasses, crottes de bêtes, un petit mur là-bas, vieilli sous les coups du vent d’ouest, lézardé mais toujours blanc, seul reste d’habitations enfoncées dans le sable et qui cachait une palmeraie, un relief couleur de vipères à cornes – ruisselait de lumière.

La vieille femme était sur un petit tertre et avait une main horizontale dont l’index se collait juste au dessus des sourcils. Elle clignait des yeux, comme si ses propres cils émettaient des faisceaux de clarté qui lui brouillaient la vue.

– Aïcha ! Aïcha ! cria-t-elle soudain.

– Oui, mère, répondit une jeune femme qui sortit comme par enchantement du mur même. Elle se précipita à ses pieds, tomba à genoux, lui crispa les pans de la robe, les yeux levés vers un ciel blanc et le menton – de la vieille – qui remuait par à-coups.

Puis elle se remit debout lentement et partit en flèche vers les quelques chèvres qui sautillaient un peu partout entre les ronces en lançant leurs pattes en l’air. Elle leur jeta un caillou, deux gros mots puis revint en trombe vers le tertre, s’arrêta à trois pieds et tourna une tête vers là où regardait la vieille.

– Oui, mère !

– Tu vois ce que je vois, ma fille, ou bien tu ne vois pas ce que je vois !

– Oui, je vois, mère !

– Il est bien habillé pour un gars du désert, ma fille !

– Il est très bien habillé, mère !

– Tu ne fais que me répéter, ma fille !

– Oui, mère.

Toujours immobile sur le monticule de sable, la vieille femme laissa passer un moment puis ajouta : tu ne fais que me répéter, ma fille.

– Il est fatigué, mère !

Là bas, dans un halo de blancheur vaporeuse, un homme traînait une grosse valise couleur d’ombre qu’il déposait à terre tous les deux pas, pour changer de main. Toutes deux le voyaient à présent trotter sur ses courtes pattes tout autour de la valise, comme si elle fut un pivot, secouer grotesquement ses longs bras, s’accroupir, se relever, puis l’arracher de l’autre main. Deux pas ! Deux autres pas encore !

– Qui te dit qu’il est fatigué, débita la vieille femme tout en gardant position sur le tertre de silice, pareille à une sentinelle sur des remparts ou plus exactement à un général debout sur une crête surplombant un champs de manœuvre.

– Il n’est pas fatigué, dit la jeune femme.

– Il sait marcher sur du sable pour un étranger, ma fille.

– C’est peut-être quelqu’un de chez nous, mère.

– Qui te dit que c’est quelqu’un de chez nous, ma fille !

Mais la jeune femme volait déjà vers le groupe de chèvres. Ces dernières galopaient dans la lumière. Elle leur jeta un caillou puis revint près de la vieille.

– Il n’est pas de chez nous, mère !

L’homme déposa une fois de plus sa valise à terre. Elles pouvaient distinguer qu’il enlevait sa veste et ses deux mains qui tiraient sur sa cravate. Sa chemise était très très blanche.

– Il a enlevé son burnous, Mère.

– Ceux qui savent n’appellent pas ça un burnous. Un vêtement qui vous descend pas plus bas que la taille et qui a des manches ne s’appelle pas un burnous.

Les jambes arquées, sans être enfoncées dans le sable, d’un geste, l’homme enleva sa cravate comme s’il s’arracha l’oreille et la jeta sur le sol fumant, près de la veste. Cela faisait une tache étrange dans la lumière. Puis elles virent qu’il faisait un geste de la main.

– Il nous appelle, Mère ; j’ y vais ?

– On ne va jamais vers un homme qui vous hèle. C’est à la femme de faire venir l’homme à ses pieds. Il y a des contrées où la femme utilise un mouchoir. Mais une femme qui rejoint un homme qui lui fait signe est à enterrer vivante sous de grosses pierres.

Pendant que la vieille femme pérorait ainsi, la jeune femme suivait d’une manière alternative et du regard les chèvres et l’homme. Les chèvres se groupèrent près du petit mur et se mirent à se frotter l’une l’autre le flanc machinalement. L’homme, lui, s’affairait autour de sa valise. Le voila qui se saisissait à bras le corps de son bagage et qui le hissait au niveau des épaules...

– C’est un jeune homme, Mère.

– Est-ce que j’ai dit, moi, que c’est un jeune homme, siffla la vieille femme.

– C’est un vieil homme.

– Je n’ai rien dit, moi, fit la vieille qui gardait toujours une main au dessus du nez. Quand je parle, moi, c’est du vrai.

– Oui, Mère, oui.

La jeune femme se remit à courir vers les chèvres qui étaient plus loin que le mur à présent. Elle ramassa un caillou noir comme un charbon et le lança avec force sur l’une d’entre-elles qui était assez proche et qui dressait en l’air ses pattes de devant et son cou qui était très long. Le caillou atteignit la bête entre les deux yeux. Elle ne bougea pas pour autant. Deux autres chèvres se culbutèrent. Puis la jeune femme vit un bouc – un grand bouc – d’où sort-il – trotter tout autour de la chèvre qu’elle avait touchée au front du caillou, la tête enfoncée dans la peau du cou. Cette dernière, redevenue calme, fléchissait à présent ses pattes de devant comme aurait fait exactement une chamelle... Magistralement le soleil fouillait le sol et on le sentait là, contre le petit mur très blanc comme des vagues sur des escarpements. Derrière le mur, des palmes immobiles étaient

 

dressées et écartées comme plusieurs doigts de deux mains vers un ciel ni blanc ni bleu. Le bouc monta la chèvre.

Pendant que la jeune femme s’occupait des bêtes, l’homme serait arrivé tout près de la vieille et aurait déposé la valise à ses pieds. Ses yeux espiègles d’enfant d’Amenokal auraient fouillé parmi les traits de son visage, buriné par tant de songes, de fantasmes, de chimères, de mirages, d’illusions, de folies, d’ombres, d’hallucinations, d’obsessions, dans les foulards qui s’enroulaient sur sa tête, parmi les plis de la vétuste robe couleur de tan, jusqu’aux pieds nus à la peau craquelée, puis longuement dans les pupilles où il n y avait plus d’eau ni de crispation face à cette puissance de rayonnement et dans lesquelles il se serait transplanté en entier pour mesurer toute la résolution négative et impitoyable.

Non, ce n’était pas le fils de Moussa, aurait décidé la vieille. Le grand fils de Moussa Ag Manisten qui s’était évaporé un jour de brumes à Sebseb à une heure où bleuissait le relief, après avoir dansé sur les hautes cimes. Et il ne pouvait revenir dans cet accoutrement grotesque, arc-bouté, avec une somme de gestes inutiles. Non ! ce n’était pas son fils qu’elle avait enfanté dans la douleur, dans le creux de la roche turonienne, dans une solitude de crissements de scorpions, loin du campement, suivant cette tradition plus que séculaire datant des premiers chevaux, lassos... qu’elle avait vu grandir et marié à cette nièce et qui s’ était envolé à son tour un jour de lumières vaporeuses par-dessus les crêtes.

– C’est ici Sebseb, aurait dit l’homme en se tamponnant les tempes de son mouchoir blanc.

 – C’est peut-être ici Sebseb, aurait répondu la vieille.

– C’est sec tant que ça, aurait enchaîné l’homme dont le regard s’attachait maintenant à la toile de fendillements tressant le sol.

– C’est sec tant que ça !

– Pourrais-je me reposer un moment chez vous, aurait débité l’homme d’une voie hardie.

– On ne se repose pas chez moi, aurait tranché la vieille.

– Je suis très fatigué, aurait supplié l’homme. – Prends ton ballot et repars !

– Ce n’est pas un ballot, c’est une valise, aurait ricané l’homme.

– C’est tout comme... c’est tout droit derrière toi, que je te dis moi, ta route.

– Mais c’est Sebseb, Mère ! aurait glapi l’étranger dont les traits du visage s’étiraient lamentablement.

– Je ne suis pas ta mère ! Tu veux peut-être me faire croire que je suis ta mère, avec ton ballot, ton burnous trop court et ton mouchoir trop blanc à la main...

– Je pourrais peut-être continuer mon chemin à travers la palmeraie... par delà le mur, aurait hasardé l’étranger qui regardait dans tous les sens à présent.

– C’est ici que s’arrête ta route. Le soleil va être plus haut. Un soleil haut vous met la tête en bas. Retourne sur tes pas.

La jeune femme, entre-temps, a poussé ses chèvres en contrebas, plus loin que le mur, vers un escarpement couvert d’une herbe bleue. Elle les laissa là, qui broutaient calmement mais avec un tel acharnement équivoque, jusqu’à arracher les racines des plantes, chassa très loin le grand bouc, et revint en courant vers la vieille qui était toujours debout sur la petite dune, la main horizontale, l’index collé sur la peau du front, pareille à une sentinelle sur ses donjons ou plus exactement à un général muni de sa paire de jumelles, gardant position sur une crête donnant sur un lieu de manœuvre.

– Je croyais, Mère, qu’il y avait quelqu’un auprès de toi...

– Est-ce que j’ai dit moi qu’il y avait un homme tout près de moi, siffla la vieille, toujours immobile, droite, scrutant l’horizon.

– Il m’a semblé, Mère...

– Il ne me semble rien, à moi, ma petie niece...

 

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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 16:24

Couverture(t) 

VOICI LE TOUT DERNIER FRAGMENT DE MON ROMAN «  HARMONIE TRIBALE »

 

 

 

HOCINE

Hocine jette sa bécane - la mécanique na ni frein, ni garde-boue, ni siège arrière, ni phare - sur le trottoir et se retourne. Il doit être trois heures de laprès-midi. Un cortège de quatre voitures descend lentement la rue déserte. De vieux tacots poussiéreux. Presque silencieux. Son petit doigt de mécanicien lui dit : pneus neufs et moteurs robustes. Sa propre salopette tachée de cambouis lui dit : long trajet, contrebande. Machinalement, quand les véhicules arrivent à son niveau il compte le nombre de bosses et d  éraflures sur les carrosseries. Leur peinture bigarrée comme passée au rouleau. Puis il met sa main sur le loquet et pousse la porte. Une odeur de résine lui dilate les narines. Bien sûr qu’il est chez Djilali. Le silence. Le couloir est assez étroit. Le Caïd El Hani avait construit cette maison au début du siècle. Toiture à redents. A l’image dune autre bâtisse qui se trouve juste en face. Les européens avaient accepté cet arabe dans leur voisinage parce qu’il savait calmer les paysans par ses discours et était reçu chez le préfet du district. Le Caïd Bouaoun comme le désignaient les autres tribus pour nous enfoncer un peu plus dans

 

notre tache originelle avait envoyé ses deux enfants à l’école communale mais ni Djilali ni Khayer ne purent dépasser le cours préparatoire et furent renvoyés. Djilali a toujours eu une explication plausible de l’épisode : leur mère, (Lalla Aïcha, la fille du docte Si El Ouafi, petite fille de Bendjaballah, était une érudite, réunissait chez elle les femmes de la tribu, par petits groupes en cachette de son mari, et leur enseignait les préceptes de lIslam), les réveillait à l’aube, les obligeait à coups de fouet à transcrire deux pages du Coran sur leurs tablettes puis à les ânonner jusquà les savoir sur le bout des doigts. Puis, ajoutait Djilali, en se fendant d’un sourire, à l’’’école française, cétait impossible pour nous d’écrire ou de lire de la gauche vers la droite, c’était comme si on devait marcher à reculons dans la rue, nous recevions notre ration quotidienne de bâton de la main de Monsieur Scalavino sans sourciller, et pendant que les coups pleuvaient, feu mon frère, qui était ventriloque, récitait ses deux pages de Coran ce qui irritait l’instituteur qui se mettait à chercher sous les tables, sur les murs et parmi les autres élèves, en provoquant l’hilarité générale, la provenance de la voix. Deux ans après le déclenchement de la révolution, Khayer assassina son père et escalada les montagnes. (Daucuns disent, ces plaisantins de Ouled Mrer ou autre tribu, que Khayer tout jeune accompagnait parfois le Caïd El Hani chez les Belabes, au début des années quarante, lors de ces transactions douteuses portant sur la terre et les oliviers et il ne put oublier ce regard mouillé de pleurs et ce cri décorché que lança le continuateur de la Zaouia, un jour, hagrouna, en levant le poing vers une direction, comme s’il intimait l’ordre a ses deux fils, qu’il percevait à travers les nuages, la tramontane et les blizzards d’Europe, Mabrouk et Brahim, de rappliquer en vitesse de par delà toutes ces guerres mondiales qui ne les concernaient ni de loin ni de près et d’être à ses côtés, là devant son propre géniteur et un autre rejeton de Belabes qui semblaient tous deux de connivence pour lui arracher quelque contrat suspect et ce visage éploré lui fit comprendre qu’on était entrain de négocier la légation du fief, ce qui le poussa, par la suite, à crier sur tous les toits que son père a vendu son âme au diable, aller vivre plus loin à Nouroussa chez son oncle Hachemi - il épousa sa fille Hafsa - pendant une douzaine d’années pour revenir un matin d’automne fracasser la tête du père. D’autres farceurs, de la tribu de Beni Mouslah, sûrement, racontent que Khayer tombé amoureux à un âge précoce de Taous, (une ou deux fois elle servit du café lors de ce marchandage aléatoire) et se trouva en butte au nenni catégorique du père...). Lalla Aïcha partit vivre à Nouroussa jusqu’à sa mort il y a dix ans. Djilali fit de la maison un lieu par où transitaient les nouvelles recrues citadines et les combattants de passage. L’odeur de résine est très forte. L’autre porte doit être ouverte et l’air frais ramène dans son brassage les effluves de la ligne des cyprès qui court jusqu’aux cimetières. Il passe une main sur un mur. Une froidure semblable à celle de la nuit des plombs s’infiltre à travers sa paume et gagne toutes les parties de son corps. Pour un mois d’août ! Pas une voix. Il appelle : Djilali ! Djilali ! Vieille Dhahbia ! Vieille Dhahbia ! Gens de cette demeure ! Gens de cette demeure ! Personne ! Il fait deux pas. Un enfant apparaît à l’autre bout du couloir. Il lui fait signe de la main et s’éclipse. Hocine marche, en traînant de

lourds grelots bourrés de plomb. Arrivé au terme du couloir, d’une main il tire vers la gauche la toile qui tenait lieu de rideau et remarque qu’il fait tard. Quoi, même pas vingt mètres en plus de quatre heures de temps !

Toujours sur le pas de la porte, il lève des yeux délavés voire rompus, que voile la réverbération des derniers rayons rougeâtres du soir lancés sur la ligne bâtarde de conifères puisque l’odeur de résine se fait forte, propulsée par le déploiement des branches de quelques cèdres, qui part vers les cimetières arabe et européen, vers le haut des arbres fruitiers, une treille pleine... Puis son regard bascule. Dans un coin il voit le guéridon sous la treille. Dessus est posée la chose qu’on a couverte de l’étendard. Seul le bout de la crosse est visible. Comme si on a rabattu exprès un pan de l’oriflamme. L’enceinte est assez vaste. Ils sont tous là. Tous debout. Alignés. Presque serrés comme pour une photo de famille. Les femmes à droite. Zoulikha, Aïchabia, Hafsa, Zohra, Meriem, Zina, Fatma, quatre autres femmes, Dhahbia, Ghalia. Les hommes à gauche. Djilali, Baghdadi, Rebi’i, Khemissi et son frère, trois autres hommes qu’il connait de vue, Allaoua, Tahar, Ramdane, Bachir. Un enfant se trouve au milieu. A égale distance des deux groupes. Lui aussi est debout. Le buste dressé. Les doigts d’une main crispés sur l’anse d’un broc. Celui-là même qui s’engouffra un jour dans sa tête avec l’aiguière et la cuvette. Tous se taisent. Hocine se sent très léger. Il entend un déclic. Une ampoule s’allume au dessus de sa tête. Quelqu’un a appuyé sur l’interrupteur de l’intérieur. Le visage des femmes est enduit de cire. Leurs yeux fixés sur sa personne. Ce regard, mon Dieu, qui vous charcute les tripes ! Il

 

descend le seuil, marche jusquà l’autre extrémité et s’aligne sur Djilali. L’enfant et Ramdane avancent de deux pas puis font face aux deux groupes. Ramdane parle à mi-voix au gosse qui lève en l’air son broc, le bec en bas pendant une minute, le retourne et le présente à Ramdane. Ce dernier tire de sa poche une boite d’allumettes, en prend un bâtonnet, le brise en deux, se débarrasse d’une chiquenaude de deux doigts du bout inerte, montre l’autre à la ronde lentement et en levant haut la main, le remet dans sa boite, déverse celle-ci totalement dans le broc que tend toujours l’enfant dun bras ferme, puis rejoint sa place initiale. Les femmes se déplacent une à une derrière l’enfant. Reconstitution des rangs. A présent les deux groupes sont l’un en face de lautre. Aux deux bouts de la ligne des femmes il y a Ghalia et Zoulikha. Mais cest Ghalia qui se retrouve vis-à-vis de Hocine.

Déjà l’enfant, brandissant son broc, avance sur le premier postulant.

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