Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
30 avril 2012 1 30 /04 /avril /2012 17:09

Léon-Gontran DamasLéon-Gontran Damas 

 

 

COMME UN ROSAIRE
s’égrène
pour le repos
d’une âme
mes nuits
s’en vont par cinq
dans un silence
de monastère
hanté

(Léon-Gontran Damas, Graffiti, 1952)

 

 

DÉSIR D'ENFANT MALADE
d'avoir été
trop tôt sevré du lait pur
de la seule vraie tendresse
j'aurais donné
une pleine vie d'homme
pour te sentir
te sentir près
près de moi
de moi seul
seul
toujours près
de moi seul
toujours belle
comme tu sais
tu sais si bien
l'être toujours
après avoir pleuré

(Léon-Gontran Damas, Névralgies, 1966)

 

 

HOQUET

 

Pour Vashti, et Mercer Cook

Et j'ai beau avaler sept gorgées d'eau
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance
dans un hoquet secouant
mon instinct
tel le flic le voyou

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils très bonnes manières à table
Les mains sur la table
le pain ne se coupe pas
le pain se rompt
le pain ne se gaspille pas
le pain de Dieu
le pain de la sueur du front de votre Père
le pain du pain
Un os se mange avec mesure et discrétion
un estomac doit être sociable
et tout estomac sociable
se passe de rots
une fourchette n'est pas un cure-dents
défense de se moucher
au su
au vu de tout le monde
et puis tenez-vous droit
un nez bien élevé
ne balaye pas l'assiette

Et puis et puis
et puis au nom du Père
du Fils
du Saint-Esprit
à la fin de chaque repas

Et puis et puis
et puis désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils mémorandum

Si votre leçon d'histoire n'est pas sue
vous n'irez pas à la messe
dimanche
avec vos effets des dimanches

Cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu
Taisez-vous
Vous ai-je ou non dit qu'il vous fallait parler français
le français de France
le français du Français
le français français

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils
fils de sa mère

Vous n'avez pas salué voisine
encore vos chaussures de sales
et que je vous y reprenne dans la rue
sur l'herbe ou la Savane
à l'ombre du Monument aux Morts
à jouer
à vous ébattre avec Untel
avec Untel qui n'a pas reçu le baptême

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m'en

Ma mère voulant d'un fils très do
très ré
très mi
très fa
très sol
très la
très si
très do
ré-mi-fa
sol-la-si
do

Il m'est revenu que vous n'étiez encore pas
à votre leçon de vi-o-lon
Un banjo
vous dîtes un banjo
comment dîtes-vous
un banjo
vous dîtes bien
un banjo
Non monsieur
vous saurez qu'on ne souffre chez nous
ni ban
ni jo
ni gui
ni tare
les "mulâtres" ne font pas ça
laissez donc ça aux "nègres"

(Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937)

 

 

Il n'est pas de midi qui tienne

 

Il n'est pas de midi qui tienne
et parce qu'il n'a plus vingt ans
mon coeur
ni la dent dure
de petite vieille

pas de midi qui tienne
je l'ouvrirai
pas de midi qui tienne
je l'ouvrirai
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre au printemps
pas de midi qui tienne
j'ouvrirai la fenêtre au printemps que je veux éternel
pas de midi qui tienne

(Léon-Gontran DAMAS, Pigments et Névralgies, Présence Africaine, 1971)


 

 

Ils ont

 

Ils ont si bien su faire
si bien su faire les choses
les choses
qu’un jour nous avons tout
nous avons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l’air

Qu’ils aient si bien su faire
si bien su faire les choses
les choses
qu’un jour nous ayons tout foutu
nous ayons tout foutu de nous-mêmes
tout foutu de nous-mêmes en l’air

Il ne faudrait pourtant pas grand’chose
pourtant pas grand’chose
grand’chose
pour qu’en un jour enfin tout aille
tout aille
aille
dans le sens de notre race à nous
de notre race à nous

Il ne faudrait pourtant pas grand’chose
pourtant pas grand’chose
pas grand’chose
pas grand’chose

(Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937)

 

 

 

Ils sont venus ce soir

 


Pour Léopold-Sedar Senghor

Ils sont venus ce soir où le
tam
tam
roulait de
rythme
en
rythme
la frénésie
des yeux
la frénésie des mains
la frénésie
des pieds de statues
DEPUIS
combien de MOI MOI MOI
sont morts
depuis qu'ils sont venus ce soir où le
tam
tam
roulait de
rythme
en rythme
la frénésie
des yeux
la frénésie
des mains
la frénésie
des pieds de statues

(Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937)

 

 

 

 

INSTALLÉE

 

Installée depuis peu
de plain-pied dans la mort de l’amour
la vie
louche à l’aise
tantôt à la Seine
tantôt aux ciels de lit
tantôt à un grand bain de sang
tantôt au premier grand bois venu
tantôt à l’autobus pressé d’en finir au passage
tantôt à quelque poudre ou arme blanche comme la Mort

(Léon-Gontran Damas, Névralgies, 1966)

 

 

Je ne sais rien en vérité

 

JE NE SAIS RIEN EN VÉRITÉ
rien de plus triste
de plus odieux
de plus affreux
de plus lugubre au monde
que d’entendre l’amour
à longueur de journée
se répétant à messe basse

Il était une fois
une femme vint
une femme vint à passer
dont les bras étaient chargés de roses

(Léon-Gontran Damas, Névralgies, 1966)

 

 

LA COMPLAINTE DU NÈGRE

 

Pour Robert Goffin

Ils me l'ont rendue
la vie
plus lourde et lasse

Mes aujourd'hui ont chacun sur mon jadis
de gros yeux qui roulent de rancoeur
de honte

Les jours inexorablement
tristes
jamais n'ont cessé d'être
à la mémoire
de ce que fut
ma vie tronquée

Va encore
mon hébétude
du temps jadis
de coups de corde noueux
de corps calcinés
de l'orteil au dos calcinés
de chair morte
de tisons
de fer rouge
de bras brisés
sous le fouet qui se déchaîne
sous le fouet qui fait marcher la plantation
et s'abreuver de sang de mon sang de sang la sucrerie
et la bouffarde du commandeur crâner au ciel.

(Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937)


 

 

LA TORCHE DE RESINE
portée à bras d’homme
ouvrant la marche
dans la nuit du marronnage
n’a jamais cessé
à dire
vrai
d’être
ce flambeau
transmis d’âge en âge
et que chacun
se fit fort de rallumer
en souvenir de tant et tant de souvenirs.


(Poème inédit de Damas qui a servi d'épitaphe
sur son tombeau au cimetière de Cayenne - Guyane française)

 

 

LIMBÉ

 

Pour Robert Romain

Rendez-les moi mes poupées noires
qu'elles dissipent
l'image des catins blêmes
marchands d'amour qui s'en vont viennent
sur le boulevard de mon ennui

Rendez-les moi mes poupées noires
qu'elles dissipent
l'image sempiternelle
l'image hallucinante
des fantoches empilés féssus
dont le vent porte au nez
la misère miséricorde

Donnez-moi l'illusion que je n'aurai plus à contenter
le besoin étale
de miséricordes ronflant
sous l'inconscient dédain du monde

Rendez-les moi mes poupées noires
que je joue avec elles
les jeux naïfs de mon instinct
resté à l'ombre de ses lois
recouvrés mon courage
mon audace
redevenu moi-même
nouveau moi-même
de ce que Hier j'étais
hier
sans complexité
hier
quand est venue l'heure du déracinement

Le sauront-ils jamais cette rancune de mon coeur
A l'oeil de ma méfiance ouvert trop tard
ils ont cambriolé l'espace qui était le mien
la coutume
les jours
la vie
la chanson
le rythme
l'effort
le sentier
l'eau
la case
la terre enfumée grise
la sagesse
les mots
les palabres
les vieux
la cadence
les mains
la mesure
les mains
le piétinement
le sol

Rendez-les moi mes poupées noires
mes poupées noires
poupées noires
noires
noires

(Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937)

 

 

MON CŒUR RÊVE DE BEAU CIEL PAVOISÉ DE BLEU


sur une mer déchaînée
contre l’homme
l’inconnu à la barque
qui se rit au grand large
de mon cœur qui toujours rêve
rêve et rêve
de beau ciel
sur une mer de bonheurs impossibles

(Léon-Gontran Damas, Graffiti, 1952)


 


NON LE VENT

Non le Vent
qui en fausserait
le sens
contre la vitre

Mais la Pluie – Elle
improvise un poème
avec
fins moulus
à mesure
du rythme martelé
des six maîtresses mains
de
mâles
nègres
les mots-clé du langage
d’une langue lavée
au pied de l’un des trois sauts du Fleuve
en souvenir de ce qui fut au départ de Gorée
et demeure un cauchemar dont les mange-mil
ont de quoi se bâfrer.

Poème inédit de Léon-Gontran Damas

(In Daniel Racine, Léon-Gontran Damas. L’homme et l’œuvre, Paris, Présence Africaine, 1983, p. 139)

 

 

Par la fenêtre ouverte à demi

PAR LA FENÊTRE OUVERTE À DEMI
sur mon dédain du monde
une brise montait
parfumée au stéphanotis
tandis que tu tirais à TOI
tout le rideau

Telle
je te vois
te reverrai toujours
tirant à toi
tout le rideau du poème

Dieu que tu es belle
mais longue à être nue

(Léon-Gontran Damas, Névralgies, 1966)


 

Pourquoi

POURQUOI
grands dieux
faut-il que tout se chante
fût-ce
l’amour
à tout jamais soudain
d’une pureté d’albâtre

(Léon-Gontran Damas, Graffiti, 1952)


 

QUAND BIEN MÊME


Quand bien même
je t'aimerais mal
en est-ce bien sûr
au point d'en avoir mal
pour sûr
tu sais bien que je t'aime
c'est sûr
au point d'en avoir mal
pour sûr
de t'aimer mal
en est-ce bien sûr
toi qui m'aimes
toi qui m'aimes mal
c'est sûr

(Léon-Gontran Damas, Névralgies, 1966)

 

 

RAPPEL


Pour Richard Danglemont

Il est des choses
dont j'ai pu n'avoir perdu
tout souvenir

Et brimades en bambou
pour toute mangue tombée
durant l'indigestion
de tout morceau d'histoire de France

Et flûte

Flûte de roseau
jouant sur les mornes des airs d'esclaves
pendant qu'aux savanes
des boeufs sagement ruminent
pendant qu'autour
des zombies rôdent
pendant qu'ils éjaculent
les patrons d'Usine
pendant que le bon nègre
allonge sur son grabat dix à quinze heures d'Usine.

(Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937)

 

 

 

Sérénade

Le ciel est sombre comme un pagne indigo
Le brouillard tombe en gouttes de lait frais
L’hyène ricane. Et le lion en rugit de rage
C’est qu’il est doux de s’ouvrir
À la femme au teint rouge.

(Léon-Gontran Damas, Poèmes nègres sur des airs africains, 1948)

 

 

SHINE


Pour Louis Armstrong

Avec d'autres
des alentours
avec d'autres
quelques rares
j'ai au toit de ma case
jusqu'ici gardé
l'ancestrale foi conique

Et l'arrogance automatique
des masques
des masques de chaux vive
jamais n'est parvenue à rien enlever jamais
d'un passé plus hideux
debout
aux quatre angles de ma vie

Et mon visage brille aux horreurs du passé
et mon rire effroyable est fait pour repousser le spectre des lévriers traquant le marronnage
et ma voix qui pour eux chante
est douce à ravir
l'âme triste de leur por-
no-
gra-
phie

Et veille mon coeur
et mon rêve qui se nourrit du bruit de leur
dé-
gé-
né-
rescence
est plus forte que leurs gourdins d'immondices
brandis

(Léon-Gontran Damas, Pigments, 1937)


 

Solde


Pour Aimé Césaire

J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs souliers
dans leurs smoking
dans leur plastron
dans leur faux-col
dans leur monocle
dans leur melon

J'ai l'impression d'être ridicule
avec mes orteils qui ne sont pas faits
pour transpirer du matin jusqu'au soir qui déshabille
avec l'emmaillotage qui m'affaiblit les membres
et enlève à mon corps sa beauté de cache-sexe

J'ai l'impression d'être ridicule
avec mon cou en cheminée d'usine
avec ces maux de tête qui cessent
chaque fois que je salue quelqu'un

J'ai l'impression d'être ridicule
dans leurs salons
dans leurs manières
dans leurs courbettes
dans leur multiple besoin de singeries
J'ai l'impression d'être ridicule
avec tout ce qu'ils racontent
jusqu'à ce qu'ils vous servent l'après-midi
un peu d'eau chaude
et des gâteaux enrhumés

J'ai l'impression d'être ridicule
avec les théories qu'ils assaisonnent
au goût de leurs besoins
de leurs passions
de leurs instincts ouverts la nuit
en forme de paillasson

J'ai l'impression d'être ridicule
parmi eux complice
parmi eux souteneur
parmi eux égorgeur
les mains effroyablement rouges
du sang de leur ci-vi-li-sa-tion

(Léon-Gontran Damas, Pigments. Névralgies, 1972, éd. Présence Africaine


 

SUR LE SEIN
bel et bien
flasque
d’un luxe
de maquillage
défait

je me suis
au tout petit matin
réveillé blême
de dépit

(Léon-Gontran Damas, Graffiti, 1952)

 

 

TOUJOURS CES MOTS
toujours les mêmes
dont il ne semble pas
qu’elle ait encore
jamais jamais
saisi sur l’heure
toute l’inutile cruauté

(Léon-Gontran Damas, Graffiti, 1952)


 

VOUS DONT LES RICANEMENTS
d’obscurs couloirs d’air
me donnent
la chair de poule

Vous dont le visage
bouffi rappelle
ce masque qu’empruntait souvent à plaisir
par-delà les mornes agrestes
la lune
la lune de mon enfance sordide

Vous dont je sens
vous dont je sais le cœur
aussi vide de tendresse
que les puits de chez nous d’eau
au dernier carême

Vous dont la présence
proche ou lointaine
énerve ma vie
comme la vieille folle du coin
mon premier sommeil

Vous dont le crime est d’en vouloir
à l’image
qu’il m’a plu
d’avoir un matin
d’ELLE

Vous dont les ricanements
vous dont le visage
vous dont le coeur
la présence
le crime

Et puis vous tous
enfin vous autres
saisirez-vous jamais un rien même
à ce poème
mon drame

(Léon-Gontran Damas, Graffiti, 1952)

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : POEME-TEXTE-TRADUCTION
  • : Pour les passionnés de Littérature je présente ici mes livres qui sont edités chez DAR EL GHARB et EDILIVRE. Des poèmes aussi. De la nouvelle. Des traductions – je ne lis vraiment un texte que si je le lis dans deux sens.
  • Contact

Profil

  • ahmed bengriche
  • litterateur et pétrolier
 je m'interesse aussi à la traduction
  • litterateur et pétrolier je m'interesse aussi à la traduction

Texte Libre

Recherche

Pages