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29 avril 2012 7 29 /04 /avril /2012 09:25

Constantin Cavafy 

 

Ithaque

Lorsque tu mettras le cap sur Ithaque,
fais de sorte que ton voyage soit long,
plein d'aventures et d'expériences.
Les Lestrygons et les Cyclopes,
et la colère de Poséidon ne crains,
ils ne se trouveront point sur ton chemin
si ta pensée reste élevée, si une émotion de qualité
envahit ton esprit et ton corps. Lestrygons Cyclopes,
et la fureur de Poséidon tu n'auras à affronter
que si tu les portes en toi,
si c'est ton âme qui les dresse devant toi.

Fais de sorte que ton parcours soit long.
Que nombreux soient les matins
oú - avec quel délice et quelle joie! -
tu découvriras des ports inconnus,
des ports nouveaux pour toi, et tu iras
t'arrêter devant les échoppes Phéniciennes
pour acquérir les belles marchandises
nacres, coraux, ambres, ébènes
et des parfums voluptueux,
surtout beaucoup de parfums voluptueux;
et tu iras d'une ville Egyptienne à l'autre
pour apprendre, et encore apprendre, de la bouche des savants.

La pensée d'Ithaque ne doit pas te quitter.
Elle sera toujours ta destination.
Mais n'écourte pas la durée du voyage.
Il vaut mieux que cela prenne des longues années
et que déjà vieux tu atteignes l'île,
riche de tout ce que tu as acquis sur ton parcours
et sans te dire
qu'Ithaque t'amènera des richesses nouvelles.

Ithaque t'a offert le beau voyage.
Sans elle, tu n'aurais pas pris la route.
Elle n'a plus rien à te donner.

Et si tu la trouvais pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé.
Sage à présent et plein d'expérience,
tu as certainement compris
ce que pour toi Ithaque signifie.

1911 - 32

Dans l'attente des barbares

-Qu'attendons-nous tous, rassemblés au forum? C'est qu'aujourd'hui les barbares vont arriver. -Pourquoi cette inactivité au sénat?
Que font les sénateurs sans légiférer? C'est que les barbares seront bientôt ici.
Quelles lois les sénateurs pourraient-ils promulguer?
Lorsque les barbares viendront, ils feront eux les lois. -Pourquoi notre empereur, levé de si bonne heure,
s'assied-il couronné sur le trône,
devant la grande porte de la ville? Parce que les barbares arrivent bientôt
et l'empereur doit recevoir leur chef.
Il a même préparé un parchemin à lui remettre
oú il le comble de titres honorifiques. -Pourquoi nos deux consuls et nos préteurs
portent-ils leurs toges rouges brodées;
pourquoi sont-ils parés de tous ces améthystes,
et de ces bagues serties d'émeraudes précieuses;
pourquoi tiennent-ils des cannes d'apparat
finement décorées d'argent et d'or? Parce que les barbares arrivent aujourd'hui
et, de tout ce luxe, ils seront impressionnés. -Nos fameux orateurs, pourquoi ne viennent-ils pas
faire leurs discours, débiter leurs histoires? Parce que les barbares viendront aujourd'hui
et ces discours et toutes ces phrases les fatiguent. -Pourquoi cette inquiétude subite, cette confusion
(les visages sont devenus soudain si graves).
Pourquoi les rues et les places
sont-elles désertées et tout le monde
rentre t-il chez-lui si préoccupé? Parce que, la nuit tombée,
les barbares ne sont toujours pas arrivés
et certains venus de la frontière
ont annoncé qu'il n'y a plus de barbares. Et à présent qu'allons nous devenir sans barbares.
Ces gens auraient été une solution.

av. 1911 - 16

Voix

Voix aimées, idéales, de nos morts
et de ceux qui, pour nous, sont perdus à jamais.

Parfois elles reviennent dans nos rêves.
Parfois elles se lovent dans nos pensées.

El leur écho ramène pour un moment —
telle une musique lointaine qui se perd dans la nuit —
cette poésie première qui effleura notre vie.

Av. 1911 — 2

Les fenêtres

Dans ces chambres obscures où les journées me pèsent
je rode ça et là pour trouver les fenêtres. - Qu'une seule
soit ouverte pourrait me consoler. -
Mais les fenêtres sont introuvables
ou bien est-ce moi qui ne sait les trouver.
Peut-être vaut-il mieux ainsi,
la lumière pourrait être un nouveau supplice.
Sait-on
ce qu'elle peut amener avec elle?

av. 1911 - 11

Monotonie

Monotone, une journée succède l'autre,
toujours pareille à celle d'avant.
Les mêmes gestes qui se répètent,
les mêmes moments viennent et nous quittent.

Un mois succède à l'autre;
l'ennui d'hier, qui nous revient.
Et ce demain que l'on espère
finit par ne plus être demain.

Av. 1911 - 14

Les chevaux d'Achille

A la vue de Patrocle sans vie,
lui, si vaillant, si vigoureux, si jeune,
les chevaux d'Achille se mirent à pleurer;
leur nature immortelle se révoltait
devant ce spectacle de la mort.
Ils remuaient leurs longues crinières, secouaient leurs têtes, battaient la terre, ils se lamentaient sur Patrocle, à présent sans âme,
ravagé, une rebut de chair sans vie – son esprit disparu – sans défense - sans souffle – rendu de la vie au grand Rien.

Zeus, voyant ses chevaux immortels en larmes,
fut touché. "Aux noces de Pylée" dit-il,
"Je ne devais pas me laisser à mon impulsion,
on n'aurait pas dû vous donner, mes pauvres chevaux.
Votre place n'était point parmi les humains,
ces pitoyables jouets du destin. Vous, que ni la mort, ni la vieillesse n'atteignent vous êtes en train de souffrir de misères temporelles,
participant aux malheurs des hommes". - Pourtant,
les deux nobles bêtes, versaient toujours leurs larmes
devant l'indicible désastre de la mort.

av. 1911 - 20

La ville

Tu t'est dit "J'irai ailleurs, un autre pays,
un nouveau rivage doivent exister, une ville autre.
Tous mes efforts ici sont condamnés;
et mon cœur n'est que mort, enterré.
Jusqu'à quand ce marasme? Où que je tourne mes yeux,
où mon regard se pose, je ne vois que ruines
celles de ma vie gâchée, depuis toutes ces années
ici, où je ne suis que l'épave de moi-même.

Il n'y aura pas d'autres pays,
tu chercheras en vain d'autres rivages,
la ville te poursuivra. Dans ces mêmes
rues tu iras roder. Et tu vieilliras
dans ces mêmes quartiers; tes cheveux
blanchiront dans ces mêmes maisons.
Toutes les routes te ramèneront ici,
dans cette même ville.
Pour ce qui est d'ailleurs - n'espère pas -
pour toi point de navire, point de chemin.
De la façon dont ici,
dans ce petit coin tu as raté ta vie,
tu l'as ruinée partout, sur toute la terre.

av. 1911 - 23

Théodote

Si tu te penses quelqu'un d'élite
sois attentif
à la façon dont tu acquiers ton pouvoir.
Aussi grande soit ta gloire,
qu'en Italie et en Thessalie
tant de villes célèbrent tes exploits,
aussi nombreuses que soient
les motions honorifiques
que tes admirateurs font voter à Rome,
ta joie et ton triomphe ne suffiront pas,
tu ne te sentiras pas un homme supérieur
– quoi supérieur! –
lorsque Théodote t'amènera à Alexandrie,
la tête de l'infortuné Pompée
sur un plateau sanglant.
Et ne sois pas tranquille si dans ta vie
- prudente, rangée et prosaïque - n'arrivent point
des faits aussi spectaculaires, aussi terribles.
Il se peut qu'en ce moment même,
dans la maison douillette de ton voisin,
Théodote arrive, invisible, immatériel,
portant une tête aussi horrible.

1915 - 46

Mer matinale*

Que je m'arrête aussi, pour une fois,
contempler la nature. Mauves scintillants
d'une mer matinale, bleu translucide du ciel,
jaune du littoral - noyés de lumière.

Que je m'arrête surtout avec l'illusion
que je les vois vraiment (ils m'ont paru ainsi
l'espace d'un instant) et point encore
les mêmes phantasmes et souvenirs,
mirages de volupté.

1915 - 48

L'agacement du Séleucide

Le Séleucide Démétrios fut agacé
d'apprendre qu'un Ptolémée se rendait en Italie
dans un tel état. Pauvrement vêtu,
à pied, avec comme seule escorte
trois ou quatre esclaves. C'est ainsi qu'à Rome
leurs maisons seront la proie des ironies et des cancans.
Bien sûr, il le sait en quelque sorte,
ils ne sont, eux, que les serviteurs des Romains,
qui leur accordent leurs trônes
et les reprennent selon leur bon vouloir.
Mais qu'ils puissent conserver,
pour le moins,
un reste de majesté, qu'ils n'oublient pas
qu'ils sont encore des rois, que c'est ainsi
(hélas), qu'on les appelle encore.
Très contrarié le Séleucide aussitôt,
offrit au Ptolémée des vêtements de pourpre,
un magnifique diadème, des diamants précieux,
des nombreux serviteurs, une escorte,
ses chevaux les plus racés,
pour qu'il se présente à Rome comme il sied
à un monarque Grec d'Alexandrie.
Mais le Lagide
qui se rendait à Rome pour mendier,
savait ce qu'il voulait et déclina ces offres;
de tout ce luxe il n'avait aucun besoin.
Humble et pauvrement vêtu il se rendit à Rome
et prit toit chez un petit artisan.

Puis il se présenta au Sénat
tel un pauvre malheureux,
pour mieux mendier.

1915 - 56

Pour Ammon, mort à 29 ans en 610 ap. J.C.

Raphaël, on te demande quelques vers
pour l'épitaphe du poète Ammon.
Vers élégants et raffinés. Toi seul
peut écrire ce qui convient
pour le poète Ammon, l'un des nôtres.

Il faut bien sûr parler de ses poèmes.
Mais aussi, Raphaël, de sa beauté,
sa beauté subtile que nous avons tant aimée.

Ton grec est toujours beau et mélodieux
mais là, il te faut tout ton art, car
notre douleur et notre amour
doivent couler dans une autre langue.
Il faut que ton sentiment égyptien
inonde la langue étrangère.

Tes vers, Raphaël, doivent refléter quelque chose
de notre vie, cette vie que tu connais,
de sorte que, par le rythme et par les mots choisis,
on sente que c'est l'Alexandrin qui parle
d'un Alexandrin.

1917 - 66

31 av J.C. Alexandrie

Plein encore de la poussière de la route
arrive de sa bourgade voisine le marchand ambulant.

"De la gomme, de l'encens, de parfums pour les cheveux,
de la bonne huile" crie-t-il. Mais sa voix se perd

dans la clameur de la foule, les musiques,
les parades, les gens qui le poussent, qui le bousculent,

qui le secouent. Et lorsque abasourdi il demande
"mais c'est quoi cette folie", quelqu'un

lui sert, à lui aussi, l'énorme mensonge du palais
qu'en Grèce Antoine est vainqueur.

1924 – 113

 

Souverain de la Libye Occidentale

Aristomène, fils de Ménélas.
Son séjour à Alexandrie
-une dizaine de jours en tout -
fit bonne impression.
Grec de nom, il l’était aussi dans ses manières.
Les honneurs - il n’en sollicitait point;
mais il savait les accepter.
Un homme modeste en somme;
ce souverain de la Libye Occidentale.

Il achetait ouvrages grecs
philosophiques, de préférence, et historiques.
Surtout, quelqu’un de peu bavard:
esprit profond sans doute - le bruit courait.
Ceux de son genre, dit-on, sont peu enclins aux verbiages.

Il n'était point esprit profond, il n’était rien.
Un homme quelconque, insignifiant et ridicule,
il prit nom grec,
en simula plus ou moins les manières et,
dans son for intérieur,
il redoutait le moindre faux pas
- quelque solécisme, par exemple -
quelque inattention néfaste
et adieu la bonne impression!

Ces gens d’Alexandrie, ils les voyait déjà! -
pas mécontents de trouver une proie - les fumiers! -
pour s’en moquer:
c’était bien leur passe-temps favori.

C’est pourquoi il contrôlait ses mots;
avec terreur il abordait déclinaisons et accents,
tendis que dans son âme pesait l’ennui
de tous ces mots accumulés
qui se bloquaient en lui

1928 - 141

Aux environs d'Antioche

Nous fûmes abasourdis à Antioche
devant les nouvelles simagrées de Julien.

A Daphné Apollon s'est expliqué en personne!
Aucun oracle, lui a-t-il dit, (nous voilà confondus!).
Pas d'oracle avant que son sanctuaire à Daphné
ne soit nettoyé. Les morts avoisinants le dérangeaient.

À Daphné, il y a plein de tombes. Entre autres,
celle de l'admirable, la gloire de notre église
le très saint, le triomphant martyr Babylas.

C'est à lui que le faux dieu faisait illusion,
c'est lui qu'il craignait. Autant qu'il le sentait
tout près, il n'osait pas se manifester; bouche cousue!
(devant nos martyrs, les faux dieux paniquent).

Il s'est mis en branle, l'impie Julien,
il s'est énervé, se mit à crier:
enlevez-le, mettez-le ailleurs - ôtez-moi
immédiatement ce Babylas. Vous-vous rendez compte?
Il dérange Apollon. Exhumez-le.
Amenez-le où bon vous semble. Foutez-le dehors,
Qu'il parte, qu'il parte - trêve de plaisanteries,
Apollon exige que son sanctuaire soit purifié.

Nous avons pris ailleurs la sainte dépouille.
Nous l'avons amenée dans le recueillement et l'honneur.

Et voilà ce qu'il advint du sanctuaire!
Cela n'a pas traîné. Un feu énorme, feu terrible
a pris. Et le sanctuaire a brûlé, Apollon avec!

L'idole en cendres, nettoyé, bon pour la décharge.

Julien a suffoqué et prétendit - que pouvait-il
faire autrement! - que c'est nous, les Chrétiens,
qui avons mis le feu. Il peut causer
il n'y a aucune preuve.
Il peut raconter ce que bon lui semble.
Ce qui compte, c'est qu'il crevait de rage;
et de dépit.

1933 - 154

 

 

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